Renée Henkinbrant L'auteure

Renée Henkinbrant (1914-2010) est la sixième des 7 enfants de Marie et Joseph Henkinbrant-Vieujean. Avec la cadette, Lucie – toutes deux célibataires – elles ont courageusement repris, jusqu’à la mort de leur père, l’exploitation de la ferme familiale de Seny.

Mais ce qui nous intéresse ici pour l’instant, c’est que Renée était la mémoire vivante de la famille.

La mémoire de ceux qui nous ont précédés : elle avait, avec les modestes moyens de son époque, reconstitué soigneusement la généalogie familiale.

La mémoire de la famille qui s’agrandit :  elle connaissait évidemment par cœur la liste des 23 enfants de ses sœurs Antoinette (12) et Irma (2) et de son frère Albert (9); même en ajoutant les conjoints, ce n’est pas trop difficile (même moi, je peux le faire!). Mais elle savait aussi nommer et reconnaître leur 60 petits-enfants, et ça, c’est moins évident, surtout en ajoutant les conjoints ! Qui dit mieux ? Renée encore, qui connaissait aussi par cœur la liste complète des arrière-petits-enfants. Devinez combien ! 116 !!! En résumé, Le père de Renée (Joseph) a eu 7 enfants, 23 petits-enfants, 60 arrière-petits-enfants , 116 arrière-arrière-petits-enfants, soit 206 descendants dont Renée connaissait la liste par coeur !!! Ajoutez encore environ 80 conjoints …

Mais Renée n’était pas un simple répertoire téléphonique: elle enregistrait également les divers événements qui venaient égayer – ou perturber – la vie familiale. Et elle a pris le temps, le moment de la retraite venu, de mettre par écrit le récit de la vie de son papa, illustré de multiples anecdotes.

L’aînée des neveux et nièces de Renée, Lucie Reginster, avec l’aide de son mari Lucien Godefroid, a complété, mis en page et diffusé une première édition imprimée de cette biographie.

À mon tour, quel meilleur hommage pouvais-je rendre à ma marraine Renée que de rediffuser sur l’internet ce précieux trésor de souvenirs familiaux, en essayant de l’illustrer des photos retrouvées dans nos albums familiaux.

Jacques Henkinbrant

Chère Tante Renée, merci de la part de tes quelque 200 nièces et neveux, petit(e)s- et arrière-petit(e)s-nièces et neveux.

Le Condroz liégeois Le cadre géographique

Le Condroz,
c’est le pays qui vit au printemps de mon âge,
sous l’azur, dans la brume ou les vapeurs d’orages.

Ces versants purs, ces champs foisonnant de perdreaux,
qui penchent vers la rive amène du Condroz.

Ces bois verdoyants, avant-garde des sylves
bercent leur nonchaloir en déclinant vers Tilff
ou Hamoir, vers Huy ou vers Liège.

A travers ses labours, ses combes et ses halliers,
en allant, en suivant de beaux rêves,
la terre fondait dans le soir vaporeux.

Je rentrais heureux.

C’est le pays qui vit au printemps de mon âge,
sous l’azur, dans la brume et les vapeurs d’orages.

Oui, le Condroz liégeois est à voir, à sentir,
à déguster avec lenteur.
C’est ce que j’ai fait, naguère, par plaisir,
afin de rafraîchir
les images que je garde en mémoire.

Tante Renée a recopié ces lignes avec fierté et amour, il y a si longtemps, sans le nom de l’auteur.

Où se trouve Seny?

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Où se trouve Seny ?

Notre village de Seny se pose sur une colline entre la vallée de la Meuse et la vallée de l’Ourthe. Entre Huy et Hamoir. Plus précisément entre les villages de Tinlot et de Warzée-Ouffet et dans l’autre sens entre Fraiture et Ellemelle-Tavier, ensuite entre Pair-Clavier et Terwagne. (repérez sur la carte).

Cette région, le Condroz, est particulièrement méconnue. Cependant J.G. Hansoul a mille fois raison, lorsqu’il affirme que c’est là « un pays ravissant, une terre de contraste aux plus divers attraits ».

Terre de contraste oui, mais aussi d’harmonie ! Regardez-Ià, prisonnière de la brume ou de la bruine tout relief estompé ou dans l’ample lumière de l’été ! En tout temps, elle ne ressemble ni à la Hesbaye, ni à l’Ardenne, avec lesquelles cependant elle est apparen- tée. Elle a sa vie propre, sa diversité qui n’est qu’à elle, ses coloris qui n’appartiennent à personne d’autre.

Située en zone calcareuse, elle allonge des bandes de grès argileux qui, ayant relative- ment bien résisté à l’érosion, se soulèvent en collines d’un galbe que l’oeil a le plaisir de caresser. Ces stries alternent avec des calcaires carbonifères qui, plus tendres, se creu- sent en vallons et vallées. Et tout cela produit un panorama remarquablement modulé qui n’est jamais deux fois identique à lui-même.

Le Condroz liégeois forme un vaste parallélépipède partant de la Meuse « large et solennelle » et du Hoyoux, pour aboutir, au-delà de l’Ourthe « claire comme un fer » disait Georges Garnir, « courant au milieu des prairies qu’elle fertilise« , jusqu’à l’Amblève de Remouchamps, village au-delà duquel l’Ardenne affirme bientôt sa présence.

Seny est un vieux village, mais toujours aussi jeune qu’à sa naissance. Une église y est dédiée à Saint Pierre et Saint Trond, car il fut un temps où nous appartenions à l’abbaye de Saint Trond, tandis que les autres villages étaient sous la domination de la principauté de Liège.

Seny est un très joli village condruzien, avec sa place du Batty, face à l’église entourée de quatre belles maisons de maître dont le « Clos Wanzou », ancien monastère où habitèrent les Reginster. Et où Léon et Antoinette, vécurent les cinq premières années de leur mariage. C’est là que Lucie, André et Anne-Marie sont nés. Elle se trouve en face de l’église, au delà de la place du Batty et fait le coin avec des routes venant de Tinlot et de Terwagne. On y entre par un grand porche (voir photo, prise de la cour intérieure) et la porte d’entrée se trouve à droite. Quatre grandes fermes entourent aussi cette place. Poursuivons cette route qui contourne le village. Elle passe devant la maison du notaire de Fooz, avec son jardin anglais, près de là. La route tourne autour et de jolies maisons s’y élèvent. Celle du cultivateur ou du maréchal-ferrant, du menuisier, des trois maga- sins, le bureau de poste et surtout l’école communale (près de la Maison Communale et du Monument des Combattants) (voir photo) où nous avons fait nos études primaires et tant d’autres.

L’église, à flanc de côte, est desservie par un curé qui connaissait bien ses ouailles et était aimé et apprécié de tous.

Un petit ruisseau parcourt les praires en été. Il s’appelle « lé Boujlet » et prend sa source à Coenhez, à l’est du village. Il sinue tranquillement d’une prairie à l’autre en peignant les hautes herbes aquatiques et en abreuvant le cheptel. Il va se jeter dans le Hoyoux.

Le château, où habite la famille Fabri, dont l’entrée est à côté de l’église. C’est une très belle habitation, surmontée de deux clochetons, se dressant au milieu d’un parc où fleurissent des groupes de marronniers. Nous allions, après les classes, nous y remplir les poches, la saison venue.

Nous avons, toujours dans le village, le chemin des Botteresses, du nom de ces charmantes dames qui venaient de la ville et marchaient par monts et par vaux, jusqu’à Ouffet, portant au dos, leurs paniers remplis de marchandises souvent demandées par les villageois. Elles repartaient avec beurre, oeufs, légumes et fruits pour ceux de la vil- le. C’était le vieux temps !

Le village est entouré de longues étendues de terre labourée et de bois où grandissaient chênes, peupliers, charmes, hêtres, bouleaux, etc. et combien de résineux, où le gibier, lapins, lièvres, perdreaux, faisans, de beaux chevreuils et ce vieux solitaire de sanglier, qui faisait tant de dégats dans les champs de pommes de terre. Ils y vivaient tous jusqu’aux chasses de septembre.


Il fallait qu’il fut bien spécial notre village de Seny pour être choisi entre cent autres pour le Congrès Eucharistique du diocèse de Liège ?


C’est dans cette belle localité qu’est né, a grandi, a fondé famille et élevé ses enfants, a rendu service à ses concitoyens, a vécu une longue et belle vie courageuse et est mort, dans une maison datant de 1840, celui dont nous allons vous parler : Joseph HENKINBRANT.

Enfance et jeunesse

Quand Léonard HENKINBRANT a épousé Marie-Antoinette ABRAHAM, ils sont venus habiter la maison de ses beaux-parents ABRAHAM, à Seny. Déjà dans la quarantaine, ils eurent la grande joie de voir arriver un petit garçon, tant attendu qui naquit le 6 février 1882 et qui les émerveilla tous.

A son baptême il fut appelé François, Joseph. Comme Joseph ABRAHAM a été son parrain il fut appelé Joseph, comme lui.

Sur le portique de leur maison se trouvent deux lettres « M.A. ». Ce sont celles de Maximilien ABRAHAM et de Catherine HAILLOT son épouse, les grand-parents du petit Joseph.

Sa maman Antoinette ABRAHAM est morte le 18 avril 1882, septante et un jours aprés la naissance de son petit Joseph, son fils. Notre père, – votre grand-père et arrière grand-père – qui en resta marqué à vie.

Quelle douleur pour ce papa de perdre sa femme si jeune, lui qui espérait encore tellement de la vie. Il était déjà habitué à diriger avec sa maman Joséphine WARNIER, veuve de Jacques HENKINBRANT, une grande exploitation agricole à Béemont-Warzée. Il a veillé à caser ses frères et soeurs avant de penser à lui.

La grand-mère, son fils Joseph ABRAHAM, Léonard HENKINBRANT et son fils Joseph habitaient ensemble. C’est ainsi que le petit Joseph a grandi entre son père âgé, mais si bon, son parrain Joseph ABRAHAM et le frère de sa maman et une gouvernante pour diriger le ménage et s’occuper de lui. Chacun voulant s’octroyer l’amour du petit en le gâtant énormément.

On a dû réunir un conseil de famille. Le père fut le tuteur, avec Pierre THIERNESSE, son beau-frère comme tuteur ad hoc et le frère de sa femme comme subrogé-tuteur.

Sa grand-mère Catherine Haillot est morte, trois ans et demi après, le 24 mai 1885, elle a donc eu l’occasion de le voir un peu grandir.

En 1886, il n’avait encore que quatre ans, il fit vivre aux siens un petit événement. Une grande échelle était appuyée contre la maison pour que l’ardoisier puisse réparer la toi- ture. Tout en travaillant ce brave homme vit pointer la tête du petit Joseph à ras du toit. Que fit-il ? Il lui parla gentiment, l’aida à grimper près de lui sur le toit, le prit près de lui. Alors seulement, il appela au secours. C’est son papa qui a été le chercher. Inutile de dire la suite. Il ne l’a jamais oublié !

Comprenons l’intelligence et le coeur de ce brave homme qui, au lieu d’effrayer l’enfant dans sa position vraiment scabreuse, l’a appelé avec douceur et gentillesse et ainsi évité une catastrophe.

Ses études

Le petit Joseph a grandi à Seny y allant à l’école primaire au village. Ensuite il a étudié trois ans au Petit Séminaire de Saint Roch, à Ferrières.

Joseph commençait ses humanités, lorsqu’un jour, dans les rangs pour se rendre à la chapelle, celui qui était derrière lui, un plus grand, étudiant flamand, le bouscule, le taquine et l’ennuie à plusieurs reprises. Le surveillant avait vu le jeu. Voilà que Joseph, qui se retenait depuis tout un temps, se fâche et, se retournant brusquement lui donne ce qu’il méritait. Vous voyez la situation ! Il n’a jamais été puni, car il n’avait fait que se défendre. L’autre n’a jamais plus recommencé.

Il cessa ses études, car il a choisi de venir aider son père dans l’agriculture. Il adorait conduire les chevaux et faire un sillon bien droit, dont il était bien fier. Ce sera la grande constance de sa vie : l’amour de la terre et celui de l’ouvrage bien fait joint à l’amour des siens : femme, enfants et petits-enfants. Il fut aussi un citoyen sachant rendre service, bénévolement toute sa vie, parfois en prenant de gros risques.

Il eut une jeunesse chrétienne nourrie de l’Eucharistie fréquente, comme de la Parole de Dieu et suivit régulièrement le cercle d’études chez Monsieur le curé JAMOULE. Il a même terminé seul, les autres membres ayant abandonné l’un après l’autre. Cela lui a donné beaucoup d’assurance dans la vie.

Il aimait la vie, dans le bon sens du mot. L’amour d’une maman lui a manqué et certainement marqué son caractère, assez réservé. Sa joie de vivre, son contact avec la nature, le bon sens et l’optimisme qu’il manifestait, ainsi que le plaisir qu’il pouvait prendre à l’existence sans prétentions, avec une générosité exceptionnelle, a marqué sa vie. Il y joignait une énorme capacité de travail, avec tous les gros travaux qui lui retombaient sur les bras. C’est aussi avec ingéniosité qu’il améliorera son travail.

Agriculteur

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Joseph (à droite) et son père Léonard (au centre)

Lorsqu’il eut 18 ans, en 1900, aidé des conseils de son parrain, il construisit de ses propres mains le hangar à colombages, de l’autre côté de la route. Il lui était devenu nécessaire pour abriter ses outils de ferme et y entasser le foin et la paille. Il avait l’oeil à l’ouvrage, le courage et la force pour le mener à bien. Quand même, il fallait le faire.

Chrétien convaincu, Joseph avait une grande confiance en la Sainte Vierge dont il portait le scapulaire. Avant de commencer un travail, dans les champs, par exemple, il faisait un signe de croix, priait un instant et se recommandait au Seigneur.

C’est de cette époque-là que date aussi sa rencontre avec le premier aviateur, Nicolas KINET, pionnier de l’aviation, qui avait réussi à voler 300 m. Un événement rare.

Ensuite, il découvrit le tram. Ce fameux tram qui allait faire peur aux vaches ! Dans sa jeunesse il a vu construire la ligne Clavier – Warzée -Boncelles et l’autre ligne Clavier – Val Saint Lambert. Cette ligne, que nous allions prendre à Tinlot pour le Val, ensuite le train jusqu’à Liège Longdoz était pour nous la façon, la plus rapide pour aller faire nos courses à Liège.

A la fin de sa vie il a vu démolir ces deux lignes. Les trams furent remplacés par des autobus.

C’est ça aussi le progrès ! Il y en a eu bien d’autres, en cette fin de siècle et ce début de l’autre siècle.

Il faisait partie de ces agriculteurs de la région qui parvenaient encore à garder la tradition d’un certain art de vivre, d’un certain rythme, d’une sagesse certaine aussi.

Ses lectures

Joseph aimait la lecture, d’abord son journal quotidien. Il était abonné à « La Libre Belgique ». Dès son plus jeune âge il suivait régulièrement les événements mondiaux, nationaux, régionaux et locaux. Tout l’intéressait et c’est ainsi que bien souvent il de- mandait aux enfants : « Telle ville, dans quel pays se trouve-t-elle ?« .

Il recevait aussi les « National illustré » qui contenait des images dessinées, des photos sur les événements de la semaine, un roman (ex. « Vingt-mille lieues sous les mers » de Jules Verne), ensuite une histoire de plusieurs colonnes, toujours amusantes et intéressantes, de petites histoires pour rire.

Joseph les avait reliés en album par années. Je me souviens de 1897, 98, 99, 1900 jusque 1910.

Au temps de la Guerre des Boers, (1895-1902) entre anglais d’un côté et blancs installés là, depuis parfois fort longtemps, et tribus africaines de la région de l’autre côté, il y avait des anecdotes, souvent exagérées entre blancs et noirs, qui faisaient rire, parfois même pleurer de rire.

Il a toujours été amateur de beaux livres. Des romans, des livres de botanique ou de chimie.

Alors que c’était très rare, à l’époque, qu’il fallait demander l’autorisation, qui n’était pas fréquemment accordée dans l’Eglise catholique, il obtint de pouvoir lire aussi la Bible, depuis le Livre de la Genèse, jusqu’à la fin du 24ème volume, que Monsieur le Curé lui avait donné.

Depuis le Concile de Vatican II, tout a changé. On s’est rendu compte de l’importance d’une double nourriture de l’âme : celle par l’Eucharistie, et celle malheureusement tombée en désuétude pour la plupart des fidèles, même souvent des prêtres, de la Parole de Dieu, dans la Sainte Bible.

2ème partie: Jeune adulte

Vers 1904, Joseph et deux jeunes du village : Joseph GILOT et Joseph RASQUIN furent invités par la nièce des commerçants du village à la fête chez ses parents à Awans-Aywaille. C’est là que Joseph HENKINBRANT rencontra et apprécia Marie VIEUJEAN. Il s’épousèrent le 19 juillet 1905, à l’âge de 23 ans, tous les deux.

Ils sont partis en voyage de noces à Bruxelles, où on fêtait avec fastes extraordinaires, le 75ème anniversaire de l’indépendance de la Belgique. Après trois jours de festivités, ils se sont rendus à Ostende pour quelques jours.

Ils ont continué à vivre avec le papa Léonard et l’oncle Joseph. Comme Marie jouait bien du piano, le parrain lui a acheté un « Rinders » qu’il paya 5.000 Fr. D’alors ! Ce piano fut le bienvenu et permit de jouer à toute leur famille.

Joseph a toujours pris à cœur toutes les responsabilités dans toutes ses fonctions.

Le brave curé Jamoule, ayant des problèmes avec son trésorier de Fabrique, a demandé à Joseph, âgé de 30 ans, en 1912-1913, de prendre cette fonction. Toujours pour rendre service, Joseph a accepté. Le notaire mécontent aurait voulu lui mettre des bâtons dans les roues, comme on disait alors, et refuser des explications. Mais Joseph lui a répondu vertement qu’il n’avait rien à voir avec ses problèmes. Comprenant à qui il avait à faire, il a changé de ton et tout s’est bien terminé.

Joseph a rempli consciencieusement son travail de trésorier, pendant 50 ans.

Nul n’imagine ce qu’un telle fidélité comporte comme centaines, voire milliers de démarches diverses, d’annotations comptables et de sérieux dans la gestion d’une Fabrique d’Eglise et sa persévérante poursuite, au fil des ans.

Toute la nature imprégna profondément ce fermier

Il lisait aussi le calendrier dans la couleur des blés. Comme celui des autres fermiers, leur vocabulaire avait parfois d’étranges résonances, le passé, le présent étaient mélangés au futur.

Leurs femmes conjuguaient les saisons faisant les confitures et les conserves.

Ils soignaient leurs dimanches d’une chemise blanche et de chaussures fines pour se rendre à la messe. A la sortie, sur la place, ils discutaient entre eux de la pluie et du beau temps, ce qui avait un sens alors. Tant en dépendait.

Parce que le cultivateur ne demeure pas penché en permanence vers le sol. Il interroge souvent le ciel, ne serait-ce que pour prévoir le temps et organiser son travail en conséquence ; mais dans le même temps, il entre dans son regard un peu d’infini. C’est pourquoi notre père acceptait ce que la nature apportait, parfois trop de pluie et tantôt trop de sécheresse ou bien la maladie qui décimait le bétail. Il gardait confiance et recommençait.

Oui, ce temps-Ià est bien révolu, mais on n’arrêtera pas le progrès et ce n’est pas sans dommage. La machine, les produits chimiques n’ont pas préservé la faune et la flore. Où sont dans nos chemins de campagne et les sous-bois les jolies fleurs de jadis qui foisonnaient ? On a pulvérisé contre les mauvaises herbes et en même temps contre les insectes, qui nourrissaient les oiseaux, qui depuis se font rares.

Les hirondelles qui revenaient si légères annoncer le printemps. Les moineaux dans la grange qui piaulaient sans cesse pour se nourrir de graines perdues. C’est la mésange qui suivait le sillon retourné pour y trouver vers et limaces, ou bien l’alouette qui s’élançait dans les airs en lançant ses trilles.

Même les corbeaux qui chaque jour partaient en campagne et le soir rentraient au nid en croassant.

Je ne puis oublier ce gentil rossignol, perchant sur un haut peuplier, qui, le soir venu, jetait ses notes si cristallines que cela en était un émerveillement.

Cette diminution est due à certaines formes d’activités humaines qui ont des résultats néfastes dans notre contrée, comme partout ailleurs.

Service dans la politique communale

Son parrain Joseph ABRAHAM, bourgmestre de Seny, étant âgé, lui demanda de se présenter aux élections, avec le parti contraire à ses opinions. Comment refuser à son si bon parrain de figurer sur les listes libérales, avec l’instituteur du village Monsieur TOUSSAINT qui était un libéral sectaire bouffeur de curés.

Le parti catholique adverse était celui de Monsieur MONSEUR, riche propriétaire terrien qui avait beaucoup à dire, avec tous ses locataires. C’est lui qui avait comme régisseur Jean-Baptiste REGINSTER. Ayant payé certaines personnes afin qu’elles votent pour eux ils ont gagné les élections. C’est Jean-Baptiste REGINSTER qui a été nommé bourgmestre de Seny. Il le restera 25 ans. C’est ainsi que, pour faire plaisir à son parrain, Joseph HENKINBRANT commença dans la politique.

Il est devenu successivement conseiller communal, président du comité de l’assistance publique, échevin, puis il a fait fonction de bourgmestre pendant deux ans, avant d’être nommé bourgmestre. Après la guerre 40-45 il était encore bourgmestre jusqu’aux premières nouvelles élections.

Il fut un temps où le châtelain était bourgmestre du village. Lorsque sa santé le lui permettait, il reprenait ses fonctions. Très souvent il envoyait son garde pour demander à Monsieur Henkinbrant de passer au château. Joseph, habillé en tenue de travail, malgré tout le respect qu’il avait pour ce Monsieur, prenait sa demi-heure de sieste de midi pour aller écouter, discuter, donner ses idées et prodiguer ses conseils, en rapport avec la commune.

Ce jeune châtelain, plein de bonne volonté, voulait s’instruire et donner tout son poids au bien-être de ses administrés. Étant premier échevin, papa restait au courant de ce qui se passait dans la commune et lorsque le bourgmestre quittait pour sa résidence d’hiver, en ville, il était de nouveau « faisant-fonction » (f.f.) de mayeur. Vers midi le garde-champêtre attendait les directives pour les porter au secrétaire communal et, le soir, venait pour les signatures et poster le tout. Que de doigté et de diplomatie il faut pour essayer de contenter tous les administrés ?

Renée, une de ses filles, m’a raconté la double anecdote suivante concernant cette campagne électorale. Comme trois conseillers communaux se retiraient, l’opposition crut bon de publier une faire-part mortuaire annonçant que Messieurs un tel, un tel et un tel, étaient décédés, etc. Réunion après les funérailles. Heureusement que Léon REGINSTER et Joseph HENKINBRANT, du même âge à peu près et complices en cette affaire, eurent l’idée d’une invitation a adresser toutes boîtes à Seny. Ils la composèrent et la firent imprimer à Ouffet. Elle conviait tous les électeurs après la cérémonie des funérailles à un goûter. Ce qui fit bien rire partout. A peu près !

Intercalons ici un lien avec une autre famille condruzienne de l’époque. Avant son mariage, Jean-Baptiste REGINSTER, qui jouait bien du piano et tenait souvent les orgues, était ami de l’instituteur Alphonse GODEFROID de Limont-Tavier, céliba- taire encore, lui aussi, qui jouait du violon et chantait fort bien. Ils étaient fort demandés, tous les deux, pour animer les bals familiaux dans les villages des environs. Bien des années plus tard, deux de leurs petits-enfants : d’une part, Lucie REGINSTER de Seny, mais qui habitait Ouffet alors et, d’autre part, Lucien GODEFROID d’Anvers, mais qui habitait à Braine-l’Alleud, où il enseignait, se marieront le 16 avril 1952, à Ouffet !

Joseph était un chercheur, aussi a-t-il voulu améliorer les rendements de la terre et du bétail. Tout jeune déjà, il a voulu apprendre à fertiliser pour augmenter les rendements.

Il a même participé à un concours organisé par la Société agricole et horticole du centre du Condroz. Comprenez sa joie de recevoir un diplôme d’honneur avec un prix et une médaille avec le profil de Léopold Il.

Leur merveilleuse famille de huit enfants

Joseph et Marie HENKINBRANT-VIEUJEAN eurent huit enfants.

Antoinette naquit le 3 mai 1906. Elle épousera, en 1925, Léon REGINSTER de Seny. Ils auront treize enfants, dont un bébé mort petit enfant.

L’année suivante, le 22 mai, ce sera Christine. Elle deviendra religieuse, aura une vie très riche en événements : en Egypte, au Liban et au Moyen-Orient, avant de revenir à Tarbes, près de Lourdes.

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Christine et Antoinette

Puis naîtra Edmée, le 25 août 1908; elle aussi deviendra religieuse et ira se dévouer au Burundi où elle mourra.

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Antoinette, Edmée et Christine

En novembre 1909, ce sera Irma qui rejoindra les trois premières. Elle épousera l’instituteur de Tinlot, Paul DESTEXHE. Ils eurent deux enfants.

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Antoinette et Christine
Edmée et Irma

En 1914, le 9 mars Renée rejoint les autres. Elle restera célibataire, écrivain très poète.

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Renée Henkinbrant

En 1911, ce sont deux petits garçons jumeaux qui sont attendus dans la joie, mais ils mourront en très bas âge.

Ce ne sera qu’en octobre 1912 qu’arrivera saluer toutes ses soeurs Albert, le seul garçon de la famille. Il épousera Juliette RENSONNET, pharmacienne, en septembre 1937. Ils eurent neuf enfants.

Et Lucie naîtra le 6 octobre 1915, clôturant ainsi la liste des enfants HENKINBRANT à cette génération-là. Elle aussi restera célibataire, longtemps près de son papa et avec sa soeur Renée, tenant à elles deux un commerce, aux Awirs puis à Hollogne. Elles se sont retirées, pensionnées, à Beyne-Heusay.

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Derrière: Christine, Antoinette, Edmée
Au milieu: Marie, la maman
Devant: Albert, Lucie, Renée, Irma

Entretemps, l’oncle Joseph a terminé sa vie de célibataire au milieu d’une famille nombreuse en 1911. Quant au grand-père Léonard, après avoir gâté tous ses petites-filles et petit-fils il nous a quittés le 8 septembre 1914.

Le soir en famille, tous ensemble, après le souper, nous récitions les prières, pieusement réunis. Nous nous en souvenons avec émotion, comme si c’était hier.

Chrétien convaincu

Chrétien convaincu, Joseph a toujours respecté le repos dominical, qui commençait par l’assistance à la messe.

Pour permettre à toute la famille d’y assister et ne pas laisser la maison sans surveillance, il prenait sa moto pour aller y assister dans une paroisse voisine, car notre curé officiait aussi à Pair, hameau de Clavier, qui faisait partie de la paroisse de Seny.

Joseph était un fervent de l’Eucharistie. Il faisait aussi partie des oeuvres paroissiales : la Ligue du Sacré-Coeur, avec messe tous les premiers dimanche du mois pour tous les hommes. Je vous ai déjà signalé sa participation au Cercle d’études de Monsieur le curé. Durant sa jeunesse, pendant son âge adulte, longtemps, il chanta aux messes et souvent aussi aux vêpres.

Toute sa vie, à la Fête-Dieu, il dressait un reposoir pour que le prêtre puisse, lors d’une halte, y déposer le Saint Sacrement. On le promenait en procession, ce jour-là, autour du village.

Après quelques chants où la chorale alternait avec la foule, chacun connaissant par cœur ces cantiques glorieux, le prêtre bénissait la foule avec l’ostensoir d’or et la procession continuait, sillonnant les campagnes, près des vaches qui meuglaient au passage.

A cette occasion les fenêtres de notre maison, comme celles de la plupart des autres maisons du village, au moins sur le chemin de la procession, étaient toutes fleuries et les drapeaux et oriflammes, qu’on venait vous présenter en location la veille, flottaient pour accueillir Notre-Seigneur.

Il l’a fait jusqu’à la fin de sa vie.

C’est chaque jour, dès le lever, qu’une prière s’élevait de son âme, non seulement pour remercier le Seigneur, mais aussi pour l’adorer. Lui, le fermier, avait, plus que tant d’autres, pu percevoir tout ce que nous lui devons dans les merveilles de la création. Et tout au long des heures, surtout lorsqu’il fut plus immobilisé, il fut proche de Dieu.

Apiculteur

Comme son père et son parrain, il a été un ardent apiculteur. Il y a toujours eu des ruches à la maison de Seny.

En pleine saison chaude, il se couvrait seulement d’un voile sur le chapeau, descendant plus bas que le cou, tout autour, pour protéger sa figure. Il serrait les bras du veston aux poignets et le bas des jambes aux chevilles. Ce n’est qu’alors qu’il retirait les cadres, dont les alvéoles de cire étaient gorgées de bon miel.

Il allait se mettre dans le fenil, à l’abri des abeilles, pour extraire le miel en centrifugeant les cadres, dont l’un des côtés de cire avait été enlevé au couteau. On voyait alors couler le long des parois du seau ce délice !

Le miel servait dans le ménage, à table comme garniture de succulentes tartines ; en cuisine, pour garnir, dans des gâteaux comme des pains-d’épice ; mais aussi comme médicament pour les malades du village.

Comme on avait des abeilles, évidemment il y avait beaucoup de fruits. En effet, au bon moment elles avaient butiné dans les calices des fleurs s’y chargeant les poils des pattes de pollen qu’elles transportaient pour féconder d’autres fleurs. Cette opération naturelle est nécessaire pour que des fruits puissent se développer. Les abeilles amélioraient encore les performances ordinaires, laissées au hasard.

C’est ainsi que Joseph put faire du vinaigre, grâce à un choix de yariétés de pommes qui convenaient. Il servait au ménage : vinaigrettes, salades, etc. et comme médicament pour les animaux. Les fermiers du village venaient s’approvisionner chez nous.

Il avait aussi réussi à faire du cidre, tout comme pour le vinaigre, avec certaines variétés de pommes. Elles passaient dans le broyeur, ensuite dans la presse d’où le jus s’écoulait. Placé dans des tonneaux où on maintenait le niveau afin que s’écoule la mousse de fermentation. Quand le jus était bien clarifié, ayec un certain degré d’alcool, on le mettait en bouteilles. Par expérience on avait ajouté un demi morceau de sucre dans certaines bouteilles dont les bouchons ayaient en plus été attachés. Ils sautaient, les uns après les autres, comme de vrais coups de fusil.

C’était délicieux, comme du champagne, et on le buvait dans des verres à bière. Alors on était saoul et il n’y ayait plus moyen d’aller travailler !

Nous n’avons plus voulu en faire.

3ème partie: Le monde bascule, tout change !

Pendant la « grande guerre », Joseph a failli être fusillé par les soldats allemands.

La grande guerre 1914-1918

La grande guerre 1914-1918 fut un événement triste qui surgit dans le ciel ensoleillé du 4 août 1914. La Belgique ne l’avait pas souhaité, mais sa fierté lui imposait de défendre son sol national contre l’envahisseur allemand.

Les troupes belges, sous les ordres du roi Albert I er, se battirent vaillamment. La ligne des forts de Liège et de Namur offrit une première rude résistance à l’ennemi. Les troupes belges fort mobiles, dont les carabiniers cyclistes, infligèrent en rase campagne ou presque de terribles pertes à l’infanterie allemande. Mais leur nombre semblait inépuisable. Il en arrivait toujours plus qui debordaient les positions belges obligeant à de constants replis.

D’horribles méfaits de ces troupes, tant à Louvain, dont la Bibliothèque de l’Université fut incendiée, qu’à Dinant, où furent fusillés de nombreux civils innocents, ternirent leur réputation et ils furent surnommés, par la population rageuse : « Les Boches ».

L’encerclement de la place forte d’Anvers obligea le haut commandement militaire à l’évacuation derrière I’Yser. En toute hâte, des tranchées y furent creusées et des inondations provoquées : la fermeture des écluses dans une certaine position permettant, jusque loin dans les terres, l’entrée de l’eau de mer, à chaque marée montante, pour  remonter les wateringues d’irrigation et couvrir tous les bas-fonds.

C’est là que nos soldats stoppèrent l’invasion, protégeant pendant quatre ans, dans la boue et la vermine, le dernier petit lambeau de notre territoire. La « guerre des tranchées » durera d’octobre 1914 à octobre 1918, lorsque nos troupes partirent à l’assaut, repoussant l’ennemi jusque près de Bruges et délivrant déjà une grande surface de nos territoires occupés.

Les responsables en Allemagne, voyant les choses se gâter pour eux, sollicitèrent un arrêt des hostilités. Une capitalition leur fut imposée le 10 novembre, à Rethondes (Compiègne, France) avec cessation de toutes les hostiliés, le 11 novembre 1918, à 11 h.

Un armistice fut imposée par les Alliés par le Traité de Versailles, mais en germe il comprenait déjà les ferments revanchards de la nouvelle guerre de 39-45, moins de vingt- deux ans après.

Mais revenons au début de l’occupation.

Dans tout le pays, par ordonnance, on devait remettre les armes en sa possession à l’occupant allemand. Joseph avait oublié de se défaire de quelques cartouches. Or toutes les armes avaient été réquisitionnées, dès le début, par l’ennemi et on les avait portées au dépôt.

Pour ne pas avoir d’ennuis, Joseph décida de les cacher dans la meule de foin, dans la prairie en face de la maison. Un jour, voilà que des soldats allemands viennent prendre le foin sans rien dire et évidemment ils ont trouvé les cartouches. A la suite, ils ont perquisitionné toute la maison.

Pour faire plaisir à un ami qui habitait la ferme Coenhez, Joseph lui avait permis de mettre deux malles chez lui. Malheureusement, il a fallu les ouvrir et on y a trouvé aussi des cartouches, sans armes.

Face au peloton d’exécution

Ils ont été arrêtés tous les deux et conduits entre deux soldats, baïonnette au canon. Leur fille Antoinette, impuissante, m’a dit les avoir vu partir ainsi. Ils furent conduits jusqu’au quartier général qui avait été réquisitionné et se trouvait chez Monsieur et Madame MONSEUR. Ils ont été attachés au poteau d’exécution avec le peloton d’exécution devant eux.

Grâce à Madame MONSEUR qui a parlé aux allemands en leur faveur, leur disant que c’étaient de braves gens qui avaient des familles nombreuses, ils ont été libérés. Sauvés.

Inutile de vous dire l’émoi de maman pendant que ceci se déroulait. Elle incitait ses petites filles à prier pour le retour de leur papa. C’était aussi cela, la guerre.

En passant par les villages, l’armée allemande réquisitionnait aussi des chevaux, car en ce temps-là tout le transport se faisait avec des chevaux.

A la ferme, deux beaux chevaux servaient aux labours, aux transports et travaux divers. Malgré tout ce qu’on put essayer de faire pour leur trouver des défauts, surtout aux pieds, afin qu’ils soient refusés, ils ont été emmenés avec bien d’autres du village. Le grand-père, qui avait 75 ans et gardait la chambre, pleurait en voyant partir ses beaux chevaux qui sont toujours la fierté du fermier. Il est mort le 8 septembre 1914, quelques semaines après.

Joseph se mit à la recherche d’un cheval refusé par l’occupant, un vieux qu’on a habitué aux travaux des champs. C’était cela aussi, la guerre.

Venir en aide aux pauvres

Pendant cette guerre 14-18, la pauvreté régnait dans nos villages de campagne. Les autorités communales et religieuses ont créé un comité de secours pour les enfants appelé « la soupe scolaire ». Madame MONSEUR en a été nommée la présidente d’honneur, tandis que Joseph HENKINBRANT en était le président.

Monsieur le curé JAMOUL, le bourgmestre Jean-Baptiste REGINSTER, les femmes des militaires au front ainsi que des bénévoles formaient ce comité. Tous les jours ces bonnes dames préparaient un potage bien ferme qui était distribué à midi. Tout le ravitaillement se trouvait dans le grenier du président. Jusqu’à la guerre de 40, l’affiche se trouvait toujours sur la porte allant au grenier. La crainte de revoir les allemands nous l’a fait enlever.

Lorsque les troupes allemandes sont parties en 1918, elles ont laissé sur place du matériel de toute sorte. Alors la population est allé chercher ce qui lui convenait : des fusils, des couvertures, des fers à cheval, des outils de forgeron, des forges de campagne, etc.

Joseph a trouvé bon de prendre une forge et une enclume qu’il a placées dans le hangar. Et des outils de forgeron. Que n’a-t-il pas fait de réparations de toutes sortes. Avec du charbon spécial (du coke) et le soufflet, qui activait le feu. Il chauffait le fer. Il battait le fer sur l’enclume. En hiver, ses loisirs maintenant se passaient à forger des clous spéciaux, des oeillets pour les chaînes, les « traits » comme on disait, pour tirer les chariots ou la charrue.

Car voyez-vous !
Faute d’un clou, le fer fut perdu.
Faute d’un fer, le cheval fut perdu.
Faute de cheval, le cavalier fut perdu
Faute de cavalier, la bataille fut perdue
Faute de bataille, la royaume fut perdu.

Joseph était très minutieux dans tout ce qu’il faisait.

4ème partie : la vie dans une ferme

N.B.: Cette photo évoque bien l’ambiance d’une ferme à cette époque,mais il ne s’agit pas de la ferme Henkinbrant à Seny.

Toute une organisation

Il ne faut pas oublier que la vie à la ferme est toute une entreprise où tous ont leur part de travail.

La vie des cultivateurs est rythmée par les saisons et le temps. Le fumage, le labour, les semailles, la récolte puis chaumer et le repos de la terre en hiver.

On faisait un roulement dans les plantations, c’est-à-dire les terrains étaient ensemencés dans l’ordre suivant : froment, avoine, betteraves. L’année suivante : c’était avoine, betteraves, froment, puis l’année d’après betteraves, froment, avoine et le cycle recommençait. On puisait ainsi par les racines et radicelles à différentes profondeurs dans le sol, la substance nutritive des plantes.

Avant la première guerre on trouvait du personnel facilement. Le domestique s’occupait des écuries : nourrir les chevaux, s’occuper des litières, rassembler le fumier et travailler dans les champs. C’est lui aussi qui devait hacher les betteraves pour nourrir le bétail, lorsqu’il n’était plus en pâtures. Tout se faisait à tour de bras, comme enlever les litières.

Il y avait une servante logeant à la maison pour aider maman dans le ménage.

La lessive est faite tous les lundis. Le mardi : c’est le beurre et même parfois le vendredi. Le mercredi le repassage et nettoyage. Mais il faut laver le sol tous les matins, aider à préparer le repas, car on était bien tous les jours huit à table, plus les enfants.

Le jeudi : nettoyage des chambres. Le vendredi : faire le pain pour la semaine et le samedi de nouveau grand nettoyage et préparation des repas pour le dimanche.

La deuxième femme d’ouvrage rentrait chez elle tous les jours. Elle s’occupait de la laiterie, de la traite des vaches et de leur nourriture. Ecrèmer le lait et nourrir le petit bétail: porcs et veaux.

Pendant ce temps, Joseph surveillait les travaux de chacun et aidait maman. Heureux ensemble, ils voyaient grandir tous leurs enfants.

Moyen de déplacement de papa

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Une authentique Gillet 350, fabriquée à Herstal en 1927

Papa avait acheté une moto Gillet 350 cm3 pour tous ses déplacements.

Une fois, il était allé se promener avec maman du côté de Spa. Et pourquoi pas ?

Malheureusement, pour revenir ils devaient monter la fameuse côte de Theux. Arrivés aux trois-quarts la moto n’en pouvait plus et maman a dû continuer à pied jusqu’au-dessus ou papa l’attendait.

Depuis lors on a fait des progrès. Une autre fois, papa et Jules REGINSTER, qui faisait aussi de la moto, sont allés rendre visite à oncle Jean à Louvain.

Ils roulaient bien gentiment quand soudain les voilà arrêtés par la police à cause… je l’ai oublié !

Déjà, alors, en 1920 ! Et pourtant, si on voyait plus souvent des « pandorres » sur les chausées, n’y aurait-il pas plus de respect du « code » ? N’y aurait-il pas moins d’accidents, souvent dûs aux conducteurs ? Car la vitesse tue !

Travail de menuiserie

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Lorsque Renée et Lucie ont quitté la ferme de Seny, Jacques Henkinbrant (filleul de Renée) a reçu cette chambre à coucher, fabriquée peut-être par Parrain, mais plus probablement par son oncle et parrain Joseph Abraham

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La garde-robe

Joseph, dès son plus jeune âge, avait été habitué aux outils de menuiserie de son parrain, maître-menuisier et charpentier, qui avait des apprentis qui passaient trois mois chez lui pour apprendre ce métier et d’autres ouvriers journaliers, qui travaillaient pour lui sur divers chantiers, dont les châteaux et les grandes fermes condruziennes. Il avait jusque dix ouvriers au travail.

Petit enfant Joseph reçut de son parrain des pointes de Paris, ces grands clous qui servent pour les charpentes et un marteau. Il en avait enfoncé des milliers entre les pavés de la cour et ce bon parrain admirait déjà l’adresse de son filleul. Je suis sûre qu’il a été un bon professeur pour lui montrer comment se faisait une mortaise et un tenon.

Comment utiliser aussi, ces dizaines de rabots différents pour réaliser de belles moulures.

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Un aperçu des moulures de la garde-robe

Il avait déjà le métier de menuisier dans le sang, mais il a quand même préféré travailler la terre. Ces connaissances lui ont certainement bien servi toute sa vie.

D’abord, du plus loin que je me souvienne, il a réparé des tas d’outils, réalisé de nombreuses petites choses pour nous les enfants : boites de toutes sortes pour ranger nos petits trésors, des arcs ou arbalètes, des traînaux, des échasses. …

Les ABRAHAM étaient menuisiers de génération en génération. C’est ainsi que papa a hérité de tous ces rabots, varlopes et bien d’autres outils de menuiserie.

Joseph a voulu faire un grand meuble de salle à manger. Après avoir fait les plans au millimètre près. Il avait déjà de belles planches de chêne qui séchaient depuis un bon moment. Il y a travaillé tout un hiver, entre les autres travaux de la ferme. Ce n’était pas un travail d’apprenti.

Ce meuble habille encore notre salle à manger à Beyne, à Lucie et moi, en 1998.

Que de cadres, petits et grands n’a-t-il pas montés ? De petites tables, des fauteuils, des guéridons, des tables à desservir, des séchoirs, des étagères et des archelles. Pour une petite-fille qui s’était cassé la jambe, il a fait des béquilles. Il a fait de nouvelles fenêtres pour son atelier. Même une nouvelle boîte pour y mettre la pendule, qui avait brûlé dans l’incendie. Un chariot pour aller aux champs, des manches d’outil, des brosses de toutes les grandeurs, des roues de chariot, de petits meubles pour ranger ses ci- gares, un porte cendrier. …

Enfin, il travaillait le bois sous toutes ses formes.

Notre papa avait beaucoup d’ordre, que ce soit dans l’atelier de menuiserie où rabots, varlopes, pinces, clous et autres objets dont il se servait moins souvent, que ce soit sur l’établi ou les étagères, tous avaient leur place. De même dans la forge où les outils : les pinces, les tenailles ou marteaux divers devaient être à portée de main.

Quant à la ferme : les brosses, les fourches et autres instruments de tous les jours devaient toujours se trouver à la même place et au même endroit.

Papa était un homme de proverbes et celui-ci plus que tous les autres, il y tenait car il faisait gagner du temps, et le temps c’est de l’argent, le voici :

« Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place »

Et lorsqu’il n’y était pas … !

Nous fêtons le saint patron de papa

Chez nous, le 19 mars, nous avions pris l’habitude de fêter papa, dont c’était la fête, puisqu’il s’appelait Joseph et que son hobby était la menuiserie.

Lorsqu’il rentrait après une dure journée à suivre la charrue dans les sillons frais, tout heureux de se retrouver en famille, nous étions rassemblés autour de maman pour crier « Vive Saint Joseph », « Bonne fête papa » et les bisous sonnaient fort. Ensuite venaient les petits cadeaux utiles ou futiles. C’était une paire de pantoufles bien chaudes ou une belle cravate ou bien un large déjeuner comme il les aimait : grande tasse et sous-tasse et surtout une boite de bons cigares. Tout cela se terminait par un souper spécial.

Les études des enfants

Antoinette a été en pension à Sainte-Marie à Huy à l’âge de 11 ans, donc en 1917. Elle y a fait sa première communion en 1918. Après trois ans, elle est rentrée à la maison après avoir fait ses deux années supérieures.

En 1919, c’est Christine qui est allée la retrouver. Après deux ans d’études elle est aussi venue aider maman en 1922.

Ensuite Edmée en 1921 est entrée à Sainte-Marie, pour deux ans aussi jusqu’en 1923.

Alors Irma est allé la remplacer de 1923 à 1925.

En 1927,  Albert est entré à Saint-Roch (Ferrières) pour six années d’humanités. Il en est sorti en 1933 avec une grande distinction.

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Renée et Lucie

En 1927 également, Renée et Lucie ont été en pension chez les Soeurs de Saint-Joseph de Beauregard à Liège, parce que la plus jeune sœur de maman y était religieuse.

Joseph a suivi minutieusement toutes les études de ses enfants, même universitaires, parce que lui aussi voulait encore s’instruire, lui aussi .

Déjà un premier mariage !

Léon REGINSTER, ami de papa, était venu passer souvent des soirées, il venait parler volontiers avec Joseph. Le soir, on s’amusait et on jouait. Il y avait de belles jeunes filles à la maison. Voilà que, en 1925, Léon, 33 ans, fait sa demande pour courtiser Antoinette, 18 ans. Surprise pour nous tous!

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Antoinette et Léon

C’est ainsi que 1925 fut l’année des fiançailles puis du mariage le 19 septembre 1925, d’Antoinette avec Léon REGINSTER de Seny, ami de papa de longue date. Il furent heureux et couronnés de treize enfants, dont un mort en bas âge.

Tous deux, Joseph et Léon, avaient rendu et continueront à rendre de nombreux services bénévolement, toute leur vie.

Il faut savoir que Joseph se rendant souvent chez le bourgmestre, ses fils, jeunes gens n’étant que quelques années plus jeunes que lui, ils aimaient discuter des événements du moment. Paul, Georges, Léon, Louis, Jules et Jean REGINSTER.

Vocation religieuse de ses deux filles

Lorsque ses filles lui ont demandé la permission d’être religieuses, il était triste, comme père, de les voir partir, mais, comme chrétien, heureux et fier de la mission qu’elles allaient remplir. Il disait : « J’ai une fille qui aide les petits-enfants à grandir et une autre qui aide les vieux à se préparer et à mourir ».

Il en était très fier.

5ème partie : rendre service bénévolement

Drame évité de justesse

La Compagnie d’électricité de Seraing et extension a demandé à Joseph, en 1924 (il avait 42 ans), s’il ne serait pas prêt à rendre service. Joseph a accepté de réparer les fusibles au-dessus des poteaux, lors des coupures de courant dans certains secteurs.

Lors d’un orage, il avait grondé très fort et la foudree avait brûlé des fusibles. On téléphone d’Ellemelle, le village d’à côté, pour lui dire qu’ils n’ont plus d’électricité. Joseph s’y rend en moto, avec, pendue à l’épaule par une sangle de cuir, sa petite caisse dans laquelle sont rangés les fusibles neufs et les outils nécessaires.

Arrivé sur place, il dresse une échelle contre un poteau, y grimpe sans boucler la ceinture de sécurité autour du poteau, tenant le fusible en bouche. En travaillant, il touche le fil électrique, il est projeté sur le sol, juste à côté d’une grosse pierre. Il était fort commotionné.

Le docteur l’a ramené chez nous où il est resté dans coma plusieurs jours. Nous l’avons veillé jour et nuit. Il lui a fallu un mois pour se remettre. Une personne qui se trouvait là au moment de l’accident aurait dit : « il n’aura rien parce qu’il avait sur lui une médaille de la Sainte Vierge. »

C’est vrai. Il n’avait rien de cassé.

Lorsque papa dut se reposer, longtemps finalement, Léon Reginster, ami de papa, était venu passer souvent des nuits pour nous aider. Tant de choses étaient à faire à la ferme, en plus des soins à prodiguer à notre accidenté.

Papa s’en est voulu bien longtemps de son imprudence. Mais voilà, on veut rendre service en remettant le courant dans le village. On est toujours pressé alors. Il était midi.

C’est toujours celui qui ne fait rien qui n’a jamais rien !

Renée et Lucie, rentrant de leur pensionnat, ont remplacé Edmée, qui est entrée au couvent des Missionnaires de Saint-Augustin d’Heverlee, au début de septembre 1929.

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Edmée Henkinbrant...
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... Sœur Marie-Christina

L’année suivante, Christine est partie au mois d’avril 1930, chez les Sœurs Hospitalières de Notre-Dame des Douleurs à Tarbes.

De nouveau, Joseph se retrouvait, à 50 ans, avec Irma, qui avait 19 ans, et ses deux plus jeunes filles pour aider à la ferme.

Son fils Albert avait entrepris, entre-temps, des études de médecine qui devaient durer sept ans.

Peu d’entre vous peuvent se souvenir de la grande crise qui commença en 1930. En ce temps, on n’avait plus le moyen de s’acheter tout ce qu’il fallait. On devait se passer de beaucoup de choses, pour arriver à nouer les deux bouts à la fin du mois.

C’est ce que nous avons fait. Nous étions toutes jeunes encore, mais nous comprenions que chacun devait y mettre du sien, pour faire face, pour alléger les soucis de nos parents et pour les voir heureux.

Malgré tout

Papa souffrait souvent de crises d’estomac, tandis que maman avait des ulcères variqueux et de l’eczéma qui la faisaient souffrir.

En ce temps-là, on enlevait pas les veines défectueuses. Le progrès ne s’arrête pas. Pour elle, c’était trop tard.

Irma s’est mariée avec Paul Destexhe en août 1936.

Nous sommes restées à deux, Renée et Lucie, pour fournir le travail que nous pouvions.

Progrès technique et intelligence pratique

Evidemment, depuis 1922, on a placé l’électricité dans le village (Seraing et extension). Joseph, avec Léon Reginster, a fait l’installation, bénévolement, chez Léon, chez nous, au presbytère et à l’église.

En plus de nombreuses facilités pour l’éclairage, dans et hors des maisons, nous avions une force motrice très bienvenue. Pour actionner l’écrémeuse, pour le hache-betteraves, pour faire fonctionner la baratte pour confectionner le beurre, pour la meule à aiguiser lames, outils et couteaux, afin qu’elle tourne sans effort.

Avec une transmission bien calculée, et Joseph s’y emploiera, on pouvait tout faire fonctionner par des machines.

Joseph aimait son métier et, dans sa petite exploitation, il a toujours voulu améliorer son travail, autant qu’il le pouvait. Il s’informait, essayait de comprendre, calculait au plus juste.

Il réalisait. Chaque fois qu’il le fallait, avec une ingéniosité toujours en éveil, il améliorait.

Le manège

Par exemple, il avait acheté une machine à battre le grain, dont le manège était tiré par un cheval, qui tournait en rond. Par une barre de bois, partant du harnachement du cheval, ce mouvement tournant faisait mouvoir ce qui entraînait une courroie, tendue entre deux poulies, au diamètre précis. Ce qui permettait d’actionner la machine, mécaniquement.

Aussitôt que l’électricité ouvrait de toutes nouvelles perspectives, il étudia les problèmes. Comment utiliser la force électrique pour mécaniser ce qui pouvait l’être et faciliter un peu leur rude existence ?

Il fallait d’abord penser remplacer le cheval dans ce travail monotone. Puisque c’était « le manège » qui permettait le mouvement, grâce à la marche monotone d’un cheval tournant autour d’un axe.

Il acheta un moteur électrique de cinq chevaux qui actionnerait directement un axe avec une première poulie. Le bras transmettant ce mouvement rotatif à un axe serait supprimé. Cette première poulie entraînait une courroie qui, par transmission à une autre roue, d’un diamètre bien calculé, elle aussi, actionnait une longue barre de transmission, placée assez haut, sur des consoles métalliques. Elle mettait en mouvement la machine à battre ou d’autres, couplées au même axe de transmission supérieur.

Cela paraît facile maintenant que l’enseignement de l’électricité, les calculs de force de sont au programme de physique dans l’enseignement secondaire généralisé et que de nombreuses publications l’ont largement vulgarisé. Mais, à l’époque, il fallait être curieux, un vrai avant-coureur.

C’était tellement mieux, plus régulier et plus facile, pour Joseph. Cette force motrice électrique l’aidera encore. Ingénieusement, il avait aussi trouvé le moyen de faire un monte-charge qui allait servir à monter les sacs de grains au grenier. C’était l’idéal.

De là, ce grain redescendait dans la trémie pour passer par le moulin, qui en faisait un aliment pour bétail.

Ce moulin était actionné par un autre moteur de 5 cv qui était monté sur roues afin de pouvoir le déplacer. C’était encore une astuce de Joseph.

On avait un autre moteur de 3/4 CV pour actionner une transmission qui servait pour l’écrémeuse et la baratte à beurre dans la laiterie, le hache-betteraves près des étables, la machine à aiguiser les lames et les couteaux à l’atelier proche, et le précieux monte-charge, vers les greniers.

Il a bien étudié chaque poulie, pour qu’elle soit adaptée à chaque machine et démultiplie ce qu’il faut. Il y en avait de 50 cm de diamètre et d’autres de seulement 10 cm de diamètre.

Ainsi l’écrémeuse devait sonner à chaque tour. Il lui a fallu compter et mesurer le diamètre de la poulie, ce qu’il fit au millimètre près. Tout ce qu’il entreprenait, dans tous les domaines, était de la plus grande précision.

Il est certain qu’on n’arrête pas le progrès, car cela contribue à l’amélioration de la vie. Finalement, Joseph acheta un tracteur et durant les cinq dernières années de sa vie, il a été pleinement heureux et content de voir le travail vite et bien fait par ses deux filles Renée et Lucie.

Être ouvert au progrès qui aiderait réellement à améliorer la qualité de ses produits était nécessaire. Papa avait cette ouverture, mais gardait un sens critique, pour séparer ce qui risquait de n’être qu’illusion et apprécier ce qui était progrès réel.

Pour le rendement des terres, il a fait analyser des échantillons des nôtres. Il a étudié ce qu’il devait ajouter comme quantité précise de phosphate, de potasse, ou de nitrates ou des mélanges, pour avoir les meilleures récoltes.

Le travail ne manquait pas.

Après les semailles, c’étaient les chardons qui poussaient et devaient être éliminés au fur et à mesure. Ensuite, les betteraves demandaient à être binées, puis houées et mises à nu. Quel travail !

Venait la fenaison, couper et retourner l’herbe, la faire sécher pour la remiser au fenil. Entre-temps, on cisaillait les haies et bien vite venait la moisson. Faucher, à la main, lier en gerbes, mettre en dizeaux, puis rentrer au fenil ou faire des meules en attendant le battage.

On plantait aussi des pommes de terre, de diverses variétés, qu’on devait buter. Dont des hâtives et d’autres à conserver. Elles serviront au ménage.

Le potager, derrière et sur le côté de la maison, nous occupait beaucoup aussi. C’était là que nous allions cueillir les légumes, des groseilles rouges, blanches, noires, vertes ; des poires en espalier et sur basses tiges ; les pommes de diverses variétés.

Au bout de ce jardin, il y avait un berceau de verdure, avec une table et deux chaises, entouré d’une belle végétation, qui incitait au repos.

La ferme, c’est comme un bateau où tous rament ensemble pour arriver au même but, avec l’énergie et l’enthousiasme de tous. C’est cet état d’esprit d’équipe qui contribue à la qualité de la vie.

« Un pour tous, tous pour un », comme les mousquetaires.

6ème Partie : 1930, Festivités de l’anniversaire de l’indépendance

Centenaire de la Belgique

On a fêté un peu partout, avec fastes, en 1930, dans les grandes villes comme dans les petits villages, les 100 ans de l’indépendance de notre pays. Quand il fut convenu à Seny de faire un cortège de chars, Joseph HENKINBRANT, toujours le premier, a décidé de faire un char de l’«Agriculture » avec des voisins de son entourage.

Il a choisi le grand chariot de la ferme PREVOT. On a enlevé les ridelles pour en faire une plate-forme. Pendant que les jeunes-filles confectionnaient des roses de papier cré­pon, les hommes s’approvisionnaient en branches de sapin. Ensemble, les derniers jours, on a transformé le tout.

Pendant le cortège, sur le milieu du char, se tenaient trois jeunes filles habillées chacune d’une des couleurs du drapeau national. Elles portaient des bouquets d’épis. Dans le fond se trouvait aussi une jeune fille habillée en blanc. Le devant du char était décoré, lui aussi de blanc.

Tiré par quatre beaux chevaux de trait de la ferme, que deux des fils du fermier condui­saient, il produisit son effet dans ce long cortège qui a parcouru toutes les artères du village.

En plus, toutes les façades des maisons étaient garnies. Chez nous, de grandes guirlan­des couraient le long des murs et, au milieu de la maison, Joseph avait accroché un grand drapeau. On avait inscrit avec des fleurs, sur le rouge « à nos blessés », sur le jaune « à nos soldats » et sur le noir « à nos héros ». C’était d’un bel effet surtout qu’on n’était pas tellement éloignés de la fin de la grande guerre et de nombreux anciens combattants étaient mis à l’honneur.

Notre maison

Oui, c’est là que vivait la famille Henkinbrant, dans une vaste maison, construite en 1840 en pierres de France. Ses fenêtres étaient entourées de pierre de taille. On y accède par un grand potager, toujours rempli de beaux légumes et égayé d’un pourtour de fleurs de saison tout l’été.

Quand vous êtes passés chez nous, vous avez déjà observé cette variété de paysages suivant les saisons. Des vagues basses lentement ondulantes du blé vert au printemps, à la marée montante des herbes qu’on fane en juin. Vous avez côtoyé les blés d’or mûris au soleil et l’avoine ondoyante sous la brise, les moissons au mois d’août qui ont doré en mûrissant, et ces champs de betteraves fourragères ou sucrées qui terminaient les travaux de récolte avant que l’hiver, avec son ciel étoilé et sa bise infernale, fasse descendre le thermomètre et qu’ensuite la neige aveuglante de blancheur ensevelisse la terre sous un ciel de gelée.

Il y a dans les émanations de la terre, une sorte de bonté, de santé morale, qui se communique à ceux qui l’aiment et la cultivent.

Quand on a une ferme on pense beaucoup à Dieu et ses bienfaits. Tout ce qui pousse sur terre et que Dieu a créé : les blés, les légumes, les fruits. Tout vient de Dieu. Miracle permanent. On le regarde se répéter, jour après jour, comme on aide tout ça à pousser. C’est un peu comme si soi aussi on faisait partie du miracle.

Bien souvent, lorsque papa rentrait des champs, ou d’autres travaux de la ferme, il venait embrasser « maman » comme il disait tendrement, elle qui préparait ces délicieux repas pour toute la famille. Un consommé avec les légumes de saison, qu’elle avait récoltés dans son potager si bien entretenu. La viande qui venait en partie de la ferme et des desserts, toujours si délicats de finesse et de goût. Ils remerciaient le Seigneur de lui avoir donné une si bonne cuisinière. Vous y pensez, vous ?

La crise économique mondiale de 1929-1930 … viendra tout bouleverser et ne s’achè­vera qu’en 1940, par la Deuxième guerre mondiale. Souvent dans l’Histoire on constate que ce sont des moments que choisissent des perturbateurs ou des opportunistes, qui croient LEUR heure venue, pour tenter de déstabiliser l’Etat et d’imposer leur façon dictatoriale de régler les choses. Lénine, puis Staline, Mussolini, Hitler, Franco plus tard, Salazar aussi, en sont de tristes exemples, qui ont entraîné des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, dans d’horribles souffrances, la mort aussi souvent.

La Shoah est l’application d’une extermination systématique du peuple juif, voulue et or­ganisée par Hitler et ses sbires.

Le rexisme

C’est a ce moment-là que Léon DEGRELLE est venu bouleverser le parti catholique, avec son parti rexiste (*). Une grande partie du clergé et les jeunes gens, qui étaient dans les collèges épiscopaux, le soutenaient. Aussi enthousiastes pour cet homme qui venait bouleverser tout le monde par ses idées « révolutionnaires ».

Que de conflits dans les familles !

Que de discussions chez nous quand oncle Jean, l’abbé, aumônier de l’A.C.J.B.(Association  Catholique de la Jeunesse Belge), telle­ment emballé, par cet espoir de renouveau, pour lui, et avec lui le fils de maison, jeune étudiant. C’était la lutte entre anciens conservateurs et les nouveaux democrates. Des discussions violentes, verbalement, qui se terminaient toujours par des silences. Cela se passait entre le père de 50 ans et le fils de 18/20 ans.

C’était triste, car toutes ces discussions laissent toujours un peu d’amertume. Mais le temps arrange les choses et l’amour qui lie un père a un fils et vice-versa est resté très fort.


(*) Note explicative d’aprés QUID, d’une part et ROBERT 2, d’autre part, complétées de souvenirs personnels.

Léon DEGRELLE né, en 1906, a Bouillon, était un militant de l’Action catholique de la Jeunesse Belge. (AC.J.B.). Il devint le directeur de la maison de leurs « Editions Christus Rex », depuis 1930. II fonda la revue « Rex » en 1932, organe d’un mouvement politique, le rexisme, religieux a l’origine, qui était fort influencé par le nationalisme de Maurras.

En août 1934, il subit un échec aux élections législatives (4 députés au lieu de 21). Son mouve­ment était dirigé contre les catholiques modérés. Dès 1935, il fut le chef du rexisme pour un pour­voir fort et antiparlementaire, un système social corporatif chrétien, proche du fascisme.

Le 24 mai 1936, il emporte un succès rexiste aux élections (21 députés, 12 sénateurs). Le 11 avril 1937 (élections partielles), il est battu par Paul Van Zeeland, ministre catholique.

C’est pendant la campagne électorale qui précéda que le cardinal Van Roey, primat de Belgique, voyant le danger que cet aventurier faisait courir a notre pays, intervint vigoureusement, du haut de toutes les chaires de vérité du pays. Ce qui fut très diversement apprécié a l’époque, mais se révéla peu d’années plus tard vraiment providentiel.

Octobre 1938, échec rexiste aux élections municipales.

Des la fin des « dix-huit jours » de mai 1940 (du 10 au 28), il fut arrêté, au début des hostilités, transféré et emprisonné en France et libéré par les troupes allemandes après l’armistice en France en juin 1940. Cet orgueilleux, qui avait été humilié, fut de plus en plus favorable au fa­scisme. Il prit la tête de la collaboration wallonne avec l’Allemagne nazie, qui occupait le pays, dès la défaite militaire du 28 mai 1940 et créa la division S.S. « Wallonie » qui combattit au front russe, aux côtés des troupes allemandes.

On apprit entre-temps qu’il avait obtenu une aide financière importante de l’Allemagne nazie, pen­dant les années d’avant-guerre, pour subsidier ce qu’il parvenait à créer comme zizanie dans le pays. Comme des mouvements flamingants en Flandre, de leur côté, d’ailleurs.

Après la guerre, une cour militaire belge l’ayant condamné à mort par contumace – entre la Libération de septembre 1944 et la fin de la guerre en mai 1945 -, il s’enfuit en Espagne, où il mourut des années plus tard.


Papa a éprouvé de grandes joies, encore

Ce fut un peu plus tard, une grande joie pour le père, lorsqu’Albert est venu lui montrer son diplôme de docteur en médecine.

Albert a épousé, en septembre 1937, Juliette RENSONNET, pharmacien. Ils sont allés habiter Dison, pour y exercer sa profession. Ils eurent neuf enfants.

En 1938, donc avant la deuxième guerre, un officier de l’armée est venu à la maison demander un entretien privé avec papa. Il lui proposa d’être agent de renseignements pour l’armée. C’est par la gendarmerie de la contrée qu’il avait été recommandé. Dans son esprit civique, papa accepta. On lui a donné les numéros de téléphones utiles. Cela a toujours été un secret. Jusque longtemps après. Cela aussi c’était déjà la guerre. ­

Septième partie : la guerre 1940-1945

Pendant la guerre 40

Joseph faisait fonction de bourgmestre déjà depuis longtemps, parce que le châtelain était souvent empêché. Inutile de dire les soucis et tracas que cela occasionna.

En juin 1940, un mois à peine après l’entrée des armées allemandes, une compagnie est arrivée chez nous pour s’installer dans les quatre villages : Tinlot, Seny, Fraiture et Ouf­fet.

Ils ont occupé le château, ainsi que trois gros immeubles vides, les maisons MONSEU, GOFFART et THIRION. Ensuite, ils obligèrent les bourgmestres a réquisitionner des chambres dans chaque maison. On a dû mettre une chambre à leur disposition. L’interprète allemand a demandé à loger chez nous avec un autre soldat. C’est lui qui apportait les ordres de l’Etat-major.

Le pire, c’est qu’ils avaient encore des chevaux pour tirer leurs canons. Tout de suite, cela a suscité des réclamations car ils enfermaient tous leurs chevaux dans les prairies sans rien demander. Le bourgmestre a dû décider, avec les fermiers, les prairies leur allouées. Après six semaines de sécheresse l’occupant en prit à son aise. Un matin, dix chevaux avaient brouté la prairie qui restait pour notre bétail. C’est ainsi que la production de lait a diminué de moitié.

L’habitant a été obligé de mettre des draps dans les lits des soldats et au début du rude hiver 40-41, il a fallu réquisitionner des poêles pour qu’ils puissent se chauffer dans ces grandes maisons où ils séjournaient.

Ils faisaient de grandes réunions dans l’église. Que fallait-il dire, sinon laisser faire ? C’étaient toutes des corvées que le bourgmestre devait faire. Il a pu rétribuer chaque famille pour ces dérangements imposés.

Après un an d’occupation, ils sont partis vers la Russie. Ils nous croyaient déjà incorporés dans le grand Reich… La guerre continue, mais papa était sans cesse ennuyé. Papa souffrait de l’estomac et avait beaucoup maigri, aussi a-t-il demandé au commis­saire d’arrondissement de Huy, s’il ne trouvait personne qui accepte de le remplacer.

En 1943, le notaire a accepté. A peine en fonction depuis quelques jours, l’occupant est venu l’arrêter, le conduire en prison au fort de Huy, sans doute pour un refus. Mais comme cela s’était passé du temps où Joseph était bourgmestre, il a pu s’en sortir en disant qu’il n’était pas responsable. Ce fut bienheureux. Joseph aurait dû être le prisonnier !

Comment se fait-il qu’il ne le fut pas, lui, par la suite ?

Cet incendie, quelle peur !

A trois heures du matin, maman se lève. En mettant son pied sur le plancher elle le trouve tellement chaud. Elle veut aller dans le corridor et elle sent de la fumée. Elle ouvre la porte de notre chambre (Renée et Lucie) et elle nous crie :  » Nous avons le feu ».

Aussitôt nous descendons. En effet la grande cuisine était toute enfumée. J’allume l’in­terrupteur, la lampe s’éteint immédiatement. Lucie va ouvrir les volets, mais se brûle les doigts, tellement la manette métallique était chaude. J’ouvre la porte de la place sui­vante et aussitôt les flammes se sont montrées. Alors papa a versé deux ou trois seaux pour arrêter le tout. Mais quel résultat ! Tout était abÎmé, carbonisé ou noir de suie de fumée.
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Le plafond a crépité pendant deux jours en refroidissant lentement. Grâce a Dieu, nous et le reste avons été épargnés.
Cela est arrivé par le gros poste de radio à lampes qui a surchauffé. Il y avait eu un orage pendant la soirée et petit a petit, par la surchauffe, le feu s’est lentement répandu dans toute la place qui était bien fermée.

C’est pourquoi je conseille maintenant à tous de débrancher chez eux, chaque soir et lorsqu’ils partent, leurs postes de radio à lampes et leurs postes de télévision.

C’était arrivé en juin 1943, en pleine guerre. L’assurance ne rétribuait qu’au quart de ce que cela avait coûté. Tous les prix augmentaient, sauf ces interventions. C’était cela aussi, la guerre.

La libération

Les allemands ont quitté notre région en une sorte de débâcle, pour rentrer chez eux et essayer là-bas de retenir l’avance fulgurante des troupes alliées, depuis Paris libérée fin août 1944.

A la Libération, chez nous à Seny, ce sont les soldats américains qui sont venus les premiers. D’autres troupes avançaient ailleurs en Belgique, repoussant les allemands.

Après quelques semaines d’euphorie, tout nous semblait changé.

Peu avant la Noël 44, nous avons eu des nouvelles alarmantes, d’autant que ce que diffusait la radio était manifestement censuré. Cependant, de villages proches de la frontière allemande, avaient filtré des choses incroyables. Des troupes allemandes en grand nombre, puissamment armées, des colonnes blindées super-équipées avançaient vers la Meuse, bombardant, provoquant des dégâts, des incendies nombreux et des vic­times, surtout civiles, en nombre élevé.

Nous apprendrons que c’était l’offensive von Rundstedt. Grâce au temps couvert qui empêchait les vols alliés et un peu d’imprévoyance aussi, sans doute, les alliés, se croyant déjà les vainqueurs, ne se sont plus assez méfié. C’étaient aussi les fêtes de fin d’année, sacro-saintes chez les anglo-saxons. Les allemands avaient réalisé une sérieuse percée en Ardennes belges. De nombreux soldats américains, amenés d’urgen­ce en renfort, malgré le très mauvais temps, durent être logés chez l’habitant. À Seny aussi, seulement pour huit jours.
C’était aussi l’époque des robots allemands terrifiants – bombes volantes et fusées. Les V1 qu’on entendait arriver, comme le bruit d’un moteur de moto dans le ciel, qui s’é­teignait brusquement faute de carburant – c’était calculé – et plongeaient alors vers le sol ; ou les V2, ces fusées qui tombaient de la stratosphère où elles avaient été lancées sur une courbe et dont on n’entendait le bruit d’arrivée qu’après leur explosion au sol. Elles tombaient, dans la région du port d’Anvers et, entre autres, dans toute la province de Liège, occasionnant beaucoup de dégâts et tuant des gens innocents, au hasard.

Nous avons eu notre « robot » dans une prairie au bas du village. Le seul et le dernier. C’était le 4 janvier 1945. Il a fait un trou immense et en explosant a jeté des ferrailles dans toute la prairie (un V1, semble-t-il). Comme, chez nous, les fenêtres n’étaient pas complètement fermées, le souffle de la déflagration les a ouvertes sans dégâts. Seulement deux carreaux dans la porte de derrière de la maison sont tombés. Il y a eu aussi deux vitraux cassés à l’église et beaucoup de vitres de fenêtres d’autres maisons qui étaient fermées ont été cassées. C’était cela aussi, la guerre.

Avec Lucie, nous avons mis des jours à ramasser tous ces morceaux de ferrailles et de clous de peur que le bétail n’en avale et ne périsse. Ce trou a été comblé petit a petit.

Ce sont, ensuite, des soldats anglais qui se sont installés chez l’habitant. Chez nous, ils étaient une dizaine pour cuisiner, installés dans le fournil. Le jour, nous ne les voyions pas, mais le soir ils arrivaient pour jouer aux cartes avec nous. C’était un bon moment où ils se délectaient et s’amusaient. Cela faisait plaisir de les voir.

Paul DESTEXHE, le mari d’Irma avait été fait prisonnier de guerre en 40 ; il vécut sa captivité dans de mauvaises conditions durant trois ans ; après les mauvais traitements reçus, il fut mal soigné. Il est rentré au pays pour être traité au Sanatorium de Tomberg, près de Wavre.

Il quittera les siens le 24 décembre 1944, chez lui, à Tinlot, au moment où les troupes américaines défilaient dans la rue pour aller renforcer les armées alliées dans nos Ardennes.

Lorsque la guerre fut terminée le 7 mai 1945, que de blessures à panser.
Tant de prisonniers de guerre revinrent des stalags (camps pour soldats) ou des oflags (camps pour les officiers), voire des camps de concentration et d’extermination (Dachau, Auschwitz, Buchenwald…) et de tant d’autres endroits sinistres.

Beaucoup d’hommes étaient morts, pendant la campagne des dix-huit jours, en mai 40. D’autres pendant ces interminables années d’internement en Allemagne.

Ceux qui retrouvaient leur pays y trouvèrent des mentalités qui avaient changé tout à fait différemment des leurs. Croyant retrouver ce qu’ils avaient quitté, après parfois plus de cinq ans, certains se murèrent dans une sorte de silence. Pour de nombreux couples qui se retrouvaient ainsi, chacun ayant tellement évolué différemment, ce furent des années pénibles.

Certaines femmes reçurent de la Croix-Rouge internationale une confirmation écrite du décès de leur mari, soldat prisonnier. Elles refirent parfois leur vie avec un autre, qu’elles purent épouser tout a fait normalement et qui se révéla excellent père pour ses enfants. Que se passa-t-il lorsque le mari, qui n’était pas mort, surgit de ce pas­sé ? Tous n’eurent pas l’héroïsme de s’effacer discrètement. Et alors… ! Quelles souffrances !

A peine vingt deux ans après la fin de la première grande guerre, cette deuxième guerre mondiale – nouvelle folie humaine – leur avait fait perdre à tous les cinq plus belles années de leur jeunesse.

Après la guerre 40-45

Pour nous, la vie continue, papa a de plus en plus d’ennuis de santé, avec ses crampes d’estomac. En 1945, on a dû l’opérer de ses crises à la vésicule.

L’opération a eu lieu chez lui.

Elle consistait a lui enlever cent-dix pierres (comme des grains de maïs) de la vésicule. Le plus grosse empêchait la bile de passer. Il avait maigri de dix kilos !

Le docteur Degive d’Ouffet nous avait dit : « S’il passe la nuit, il sera sauvé et si cela ne va pas mieux, il faut aller a Liège demander le chirurgien ». Et nous n’avions pas encore de téléphone, il était toujours coupé depuis la guerre !

Le lendemain matin, il était calme et, petit à petit, papa a repris des forces et le courage lui est revenu. Il avait 63 ans.

Pendant ces deux années Lucie et moi avons continué à garder la ferme en bon état.
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La cloche de l’église de Seny revient

Comme beaucoup d’autres dans tout le pays, la cloche de l’église de Seny avait été enlevée par les allemands, pendant la guerre. Par chance elle a été retrouvée intacte au milieu de nombreuses cloches, quelque part en Allemagne, et ramenée chez nous.

Après ce qu’elle avait eu à subir, le prêtre a décidé de la rebaptiser et on a invité Mon­seigneur l’Évêque de Liège. On a donné à la cloche une nouvelle marraine et c’est Madame FABRY qui a eu cet honneur. A la suite de cette cérémonie, elle a reçu dans son château, pour le repas de midi, le trésorier de la Fabrique d’église, Joseph HENKINBRANT qui était invité et mis à la place d’honneur, près de la marraine. Voilà encore un événement heureux.

Quelques autres anecdoctes

Puisque ceux qui furent alors les petits-enfants, grand adultes maintenant, semblent avoir oublié certains moments de leur jeunesse, je vais leur rappeler certains faits qui nous ont marqués, Lu­cie et moi.

Dans les années 48 – 50, des orages violents avaient couché les grains trop lourds dans les champs et il était impossible de les faucher à la moissonneuse. C’est à la faux que nous avons dû les couper. Un hectare de froment, à nous trois. On faisait des tas que Jacques Regins­ter et Renaud Destexhe liaient et dressaient en dizeaux pour les faire sécher. Eh bien ! avec ces jeunes-gens qui s’amusaient et se taquinaient, cela a créé une si bonne ambiance dans le travail qu’en même temps ça a resserré des liens d’amitié entre eux, qui durent toujours.

Le petit Léon Reginster a huit ans et est en vacances chez nous à Seny. Le grand-père en déjeunant lui dit : « Nous allons attacher le cheval « Mina » puis faire un travail ». Le petit-fils, tout heureux, sans rien demander est allé détacher le cheval et l’a amené sans aucune bride dans la cour. Voyez no­tre stupeur ! Heureusement que « Mina » était de bonne humeur ce jour-là. De bonne foi, le petit Léon voulait aider son grand-père. N’est-ce pas beau celà ?

Tandis que les garçons Henkinbrant, ceux de Dison, eux, nous compliquaient la vie. En tournant et retournant les instruments et le chariot. En le conduisant dans la prairie, pour ensuite le remet­tre en place. Ou bien, en descendant des ballots de paille du fenil et ensuite les remontant, en fai­sant des sauts et des cumulets dans le foin pour se dégourdir… Tandis que les parents se racon­taient les nouvelles du temps d’alors.

C’est ainsi que la famille se retrouvait, avec les uns ou les autres.

A propos d’une des cartes vues, qui montre la route de Fraiture, je l’ai connue qui s’appelait « rue de Bruxelles ». C’était déjà alors le numéro 34, celui de notre maison.

Appel à des entreprises

N’étant plus que nous deux, Lucie et moi, papa se fatiguant beaucoup, nous avons de­mandé l’entreprise de machine à battre, qui allait dans toutes les fermes, de passer chez nous. Ainsi, en un jour, c’était terminé. Un gros souci de moins pour papa.

Sinon qu’il fallait entasser le grain au grenier en tas et le remuer, surtout les premiers jours, chaque jour ! Déplacer l’un après l’autre chacun de ces tas, afin qu’il ne s’échauffe pas et ne prenne feu, embrasant la maison en même temps. Ce qui serait une réelle catastrophe, vous l’imaginez.

Il fallut nous adapter aux possibilités qui restaient. Un vieil homme et deux femmes. Ce n’était plus possible de poursuivre comme avant. Aussi, une à une, des décisions furent prises, pour se limiter à ce qu’il convenait de faire encore. Nous avions nos journées bien remplies, malgré tout. Rien qu’avec le bétail qu’on gardait, qu’il fallait traire et soigner, régulièrement.

Ce furent, pour papa et nous, des années tout à fait différentes.­

Huitième partie : un repos bien mérité

Départ à la retraite

Joseph HENKINBRANT, prit une retraite bien méritée, après ces premières élections d’après la guerre. Sa santé l’avait fort affaibli et il prenait visiblement de l’âge.

Enfin tout s’arrange et on continue la vie paisible au rythme des saisons en tenant compote du temps.

Nos neveux et nièces venaient encore souvent, surtout ceux d’Ouffet, même de temps en temps ceux de Dison. Les premiers soupirants viennent timidement saluer ce grand-­père, « parrain » pour plusieurs, qui les accueille chaleureusement, dans son fauteuil d’aïeul, ses yeux plissés de malice, le cigarillo en main, plus qu’à la bouche.

Il aura la joie d’être, avec sa chère Marie, au mariage de certains d’entre eux, assurés que la lignée serait poursuivie fièrement, comme il l’avaient fait, avec courage aussi, toujours.

Les premiers arrière-petits enfants apparurent, qu’ils purent serrer avec émotion, dans leurs bras.

Maman nous quitte brusquement

  Lorsque maman, sans rien dire, nous quitte en peu d’heures, terrassée par une conges­tion cérébrale ou rupture d’anévrisme, c’était le 19 novembre 1954. Elle avait 72 ans et avait vécu 49 ans d’un mariage heureux, avec son Joseph.

Papa était tout bouleversé. Il se retrouvait seul. Ce qui ne lui était jamais arrivé. Heureusement, ses deux plus jeunes filles, toujours célibataires, étaient la pour l’entou­rer d’une vigilante et affectueuse attention. En plus, n’habitant pas trop loin et venant plus souvent, il y avait Antoinette et son Léon, cet ami de jadis, devenu son gendre.

Maman étant partie, papa a continué avec moins d’entrain. La vie était changée, maman lui manquait énormément. Il avait 72 ans, il souffrait beaucoup de rhumatisme et se fatiguait plus vite, malgré toute l’aide que nous pouvions lui apporter.

Un tracteur

C’est alors, incidemment, que le fermier voisin lui raconte qu’il va acheter un tracteur. Nous lui disons que papa va être le seul dans les campagnes avec son cheval, car les tracteurs font le travail beaucoup plus vite.

Nous, Renée et Lucie, lui proposons alors d’acheter un tracteur que nous conduirons nous-mêmes.

Le soir même un représentant des tracteurs Deutz vient nous voir et discuter du modèle qu’il nous faudrait, pour le genre de travail qui serait le nôtre. Il nous a vendu le tracteur qui était a l’exposition de machines agricoles à Bruxelles, un de 20 CV, impeccable en tout.

Huit jours après, le tracteur était chez nous. Le plus dur pour papa, c’était de voir partir son cheval, son ami. Très vite il a courageusement repris dessus. Une heure après je prenais le tracteur pour aller effectuer un travail. Papa alors était bien content.

Jusqu’à la fin de sa vie, avec fierté, Il a gardé son titre de fermier.
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Sa fierté

Déja au début des années 1960, les indépendants pouvaient avoir une pension. Papa se serait senti diminué s’il avait accepté une pension de l’Etat.

Sa fille Edmée

Par une lettre d’oncle Jean du 16 janvier 1963, nous avons appris que notre soeur Edmée, religieuse au Congo était décédée. Dire la stupéfaction et la peine est inutile. Elle travaillait dans la mission des chanoinesse missionnaires de Saint-Augustin depuis 1942. Cette nouvelle a été bien douloureuse pour papa qui espérait la revoir bientôt.

Depuis douze ans, elle n’était pas revenue au pays. Ses belles lettres, qui régulièrement nous arrivaient, nous rapprochaient, tellement elle racontait bien tous les événements de là-bas, de son couvent qui s’agrandissait, de la chapelle qu’on aménageait, de son tra­vail. Une fois, elle arrachait, sans narcose, les dents aux malades qui se présentaient. Un temps elle enseignait, une autre fois elle devait apprendre à coudre, puis à nouveau soignait des malades. Elle fut même la pharmacienne. Nous comprenions aussi pourquoi elle demandait de l’aide.

Papa a confectionné des malles pour lui envoyer des vêtements qui devaient partir par bateau. Lorsque leur chapelle a été faite, dans ses lettres elle disait souvent regretter que son papa, qui travaillait si bien le bois, ne puisse le faire pour elle. Aussi a-t-elle profité d’une occasion pour lui demander de faire un chemin de croix. Le lendemain il avait déjà ses plans, mais avant il lui fallait les dimensions des images de chaque sta­tion. Après avoir reçu plusieurs modèles et qu’on eut choisi, il s’est mis a l’ouvrage. Le cadre, l’image et le verre. Quatorze fois ! Cela faisait du poids. Il a fallu deux caisses en bois dans les dimensions voulues, pour que ce soit bien calé, pour que cela arrive intact a bon port. C’est arrivé en bon état au grand bonheur et à la fierté de sa fille mission­naire.

Papa était heureux d’avoir pu contribuer à l’oeuvre missionnaire de sa fille. Que de choses il lui a envoyé : des chapelets, des médailles, etc. J’ai oublié.

Ses airs de musique préférés

Notre papa adorait toutes les vieilles chansons françaises. « La voix du chêne », « Li p’tit vin blanc », « Rêve de valse », « Le temps des cerises », « Chanson d’amour », chanson bien vieille. Ou bien « Ton coeur est un oiseau ».

Surtout l’ »Ave Maria » de Gounod ou le « Panis angélicus ».

Mais aussi : « Mes jeunes années » de Charles Trenet. Tous les chants de Théodore Botrel. Des chants d’opéra, comme « Mignon » d’Ambroise Thomas,… et bien d’autres.

Il en eut les disques, puis les cassettes qu’il pouvait mettre et écouter quand il le voulait. Et il n’en profita qu’assez peu.

Comme tout a changé !

Joseph, notre cher papa, a passé les dernières années de sa vie content, paisible, cha­que jour dans son atelier de menuiserie. Il y passait quelques heures en faisant, à son rythme, ce qu’il aimait.

Le reste du temps, il était dans son fauteuil lisant, écoutant un peu de musique et fumant les bons petits cigares qu’iI aimait tant.
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Mort de papa

Nous avons continué encore, plus doucement, jusqu’à la fin de sa vie, qu’il acheva en chrétien.

Atteint d’un cancer du pancréas – dix ans plus tard que maman – le 12 mars 1964, après quelques jours d’état comateux, il décéda paisiblement il l’âge de 82 ans.

Éloge funèbre prononcée le 14 mars 1964 par Monsieur l’abbé Segers, curé de SENY


Mes frères,

C’est dans un sentiment de reconnaissance que nous voulons en ce moment vous rappeler le souvenir de celui qui nous a quittés pour retourner à Dieu.

Joseph HENKINBRANT naquit à Seny le 6 février 1882. C’est dans notre cher village de Seny qu’il allait passer toute sa vie. Il reçut de ses parents une éducation foncièrement chrétienne et un exemple de vertus de piété, de courage et de travail. Il continua la tradition familiale et se consacra à l’agricul­ture. Il joignait a ce labeur de chaque jour une aptitude in­née à de multiples activités telles que la menuiserie et l’électricicité. C’était une joie pour lui de s’adonner à des besognes qui réclamaient de l’ initiative et du goût. A tout cela s’ajoutait un désir profond de lire et d’élargir ses con­naissances intellectuelles. Dieu lui accorda de trouver sur le chemin de la vie une compagne profondément chrétienne et pieuse en la personne de Madame HENKINBRANT, née Marie VIEUJEAN. Dieu bénit cette union en leur donnant des enfants auxquels ils purent prodiguer une éducation chrétienne pro­fonde tant par leur parole que par leur exemple. Là aussi l’Éternel les bénit en appelant deux de leurs enfants à la vie religieuse et trois de leurs petits enfants au service du Saint Autel.

Il aimait profondément les siens et sa joie était de se voir entouré de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-en­fants. En lui s’était accomplie la promesse que la Liturgie forme pour ceux qui s’unissent devant Dieu « Qu’ils voient leurs enfants jusqu’à la troisième génération ». C’était un si­gne de la bénédiction de Dieu.

L’Écriture nous dit que « le juste vit de la foi », c’est vrai de la vraie foi chrétienne qu’il vécut chaque jour de sa vie terrestre. C’est dans cet esprit de foi qu’il accepta l’épreuve et la croix dans la mort inopinée de sa chère épouse et celle de sa fille missionnaire au Congo. Il accepta ces croix avec soumission et résignation chrétiennes. Sa piété se nourrissait aux sources de la vraie piété chrétienne. Il aimait lire nos Saintes Écritures, dont il faisait l’objet de sa réflexion et de sa méditation. Chrétien convaincu il nourrissait aussi son âme à la source vive qu’est l’Eucharistie. Il fut pendant de longues années, jusqu’à la fin de sa vie, un membre fidèle de la Ligue du Sacré-Cœur et de la communion fréquente.

Sa vie animée d’une piété sérieuse, d’un sens profond du devoir est un exemple pour nous tous et à lui s’applique la parole de l’Ecriture : « La mort du juste est précieuse aux yeux de Dieu » et cette autre parole de Saint Jean : « Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur ».

­Sa mort fut en harmonie avec sa vie. Jeudi, il s’éteignait doucement à la vie d’ici bas pour se réveiller dans la clarté du jour éternel de la gloire de Dieu.

Au nom du Conseil paroissial de notre église de Seny, je tiens à lui exprimer toute notre reconnaissance et notre souvenir. En cette année 1964,il y avait 50 ans qu’il faisait partie de notre Conseil de Fabrique. Pendant de très nombreuses années, il fut trésorier de notre Fabrique d’église. Il en tenait les comptes avec une exactitude et une connaissance de la législation fabricienne qui faisaient notre admiration. Sa régularité aux réunions était exemplaire. Il resta toujours un membre actif s’intéressant à la bonne marche de notre Fabrique d’Église. Aussi Monseigneur l’Évèque tint-il à reconnaître ses services dévoués en lui octroyant la Médaille et la Croix de Saint Lambert, insigne de la reconnaissance de l’Église.

Joseph HENKINBRANT ne fut pas seulement un serviteur dévoué de l’Église, mais il se consacra aussi aux intérêts de Son village. C’est pourquoi Monsieur le Bourgmestre et les membres du Conseil communal me prient d’être l’interprète de leurs sentiments de reconnaissance et de gratitude.

Entré en 1921 au Conseil communal de Seny comme conseiller, il devint le Premier Échevin en 1933 et assuma les charges de
Bourgmestre du Village en 1944 et 1945. Pendant toutes ces années, il servit les intérêts de la communauté avec un grand dévouement. C’est pour cette raison que le Conseil communal a voulu s ’associer à cette cérémonie et témoigner ainsi sa reconnaissance à un homme qui humblement fut toujours dévoué a ses concitoyens.

Celui qui nous quitte a laissé à tous le profond souvenir d’un chrétien convaincu vivant dans la foi et l’amour de Dieu.

A ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants et à toute la famille, il laisse le souvenir de l’amour d’un père qui leur a légué ce qu’il y a de mieux ici bas, un exemple vivant de foi, d’amour et de travail. Il est le serviteur que le Seigneur a trouvé vigilant au jour de sa venue.

En cette heure, nous allons rendre grâces a Dieu pour le salut qu’Il nous donne en lui pour que cette vie qu’Il accorda et qu’Il fit fructifier par sa grâce. Que vos sentiments de con­fiance en Dieu soient votre consolation.

Par l’Eucharistie, nous sommes insérés dans le Sacrifice unique de la Croix, signe de l’obéissance du Christ et image de notre soumission. Nous intercéderons aussi par Jésus-Christ, afin que l’Éternel accorde à celui qui nous quitte de participer à la splendeur de sa gloire. AMEN.

abbé SEGHERS, curé de Seny.


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