Flashback sur ceux qui m'ont précédé

Remontons un peu avant la guerre. Mes parents sont Juliette Rensonnet (de Dison) et Albert Henkinbrant (de Seny). Maman est pharmacienne et papa est médecin.

1937-09-21

Ils se sont mariés le 21 septembre 1937 à Petit-Rechain (où maman avait sa pharmacie). Ils se sont installés à Dison, au 30 de la rue Léopold où ils vivront jusqu’à la retraite de papa.

Ma sœur aînée, Edmée, est née le 7 décembre 1938.  Ils ne tardent pas à mettre en route un deuxième enfant, attendu pour mai-juin 1940. mais, en septembre 1939, la Grande-Bretagne et la France entrent en guerre contre l’Allemagne et, le 10 mai 1940, les allemands envahissent la Belgique.

À Dison – comme ailleurs – c’est la panique. Notre voisin Paul Thonnard (boulangerie-pâtisserie, rue Albert 1er) a rassemblé les souvenirs de sa famille (car il n’avait que 7 ou 8 ans à l’époque):

Les avions Allemands survolaient déjà Verviers dès 3 heures du matin. C’est à cette heure aussi que les troupes ennemies sont entrées en Belgique. Le bruit des armes ne nous parvient pas encore. Commence alors l’évacuation systématique de la population. Les gens pour la plupart à pied montent la rue Albert I, prennent tous la rue de la Station, montent vers Lambermont et par Soiron, tentent de rejoindre Liège par Soumagne. Je pense que comme des moutons, personne ne sait exactement vers où aller; leur seul souci est de suivre les autres; l’important étant de pénétrer vers l’intérieur du pays et de passer la Meuse, car la plupart sont persuadés que cet obstacle marquera probablement l’arrêt de cette invasion.

Comment expliquer cette panique ? Paul Thonnard l’explique très bien.

Une chose est certaine, l’expérience de la première guerre est encore dans toutes les mémoires. Dans la région en août 1914, les envahisseurs ont à Olne tué 61 personnes et anéanti plus de 40 maisons; à Soumagne, il y a eu 118 tués et 48 maisons détruites; à Herve 39 tués et 284 maisons dévastées; c’est aussi le cas à Battice il y a 22 tués et toute la rue au départ du grand carrefour en direction de Maastricht n’est plus que ruine. Tout ceci parce que, à cette date, les forts ceinturant Liège et face à la frontière allemande empêchaient l’ennemi de progresser. Le 10 mai 40, il ne reste à Herve qu’un dixième de la population, à Lambermont sur 2650 habitants, il en reste 150, et Verviers perd la moitié de ses habitants. (notes d’après « Un jour, un siècle. De Verviers au quotidien. »)

Heureusement, papa n’est pas mobilisé, car il a été dispensé de service militaire comme premier garçon d’une famille nombreuse. Et il a une voiture. Ils prennent donc la route et passeront une première nuit à Bruxelles, chez une cousine qui habite chaussée de Mons, puis ils descendront vers la France qu’ils traverseront jusqu’aux Pyrénées, car une sœur de papa, Christine, est religieuse dans un couvent à Tarbes, où Madeleine est née en sécurité, le 5 juin 1940, après un voyage mouvementé. Elle est la seule de la famille qui n’est pas née dans notre maison de Dison.

Après quelque temps, la petite famille revient à Dison, et la guerre n’empêchera pas Juliette et Albert faire encore 3 enfants:
– Christine (25 novembre 1941),
– Albert (21 juillet 1943),
– et moi, Jacques (voir ci-dessous, 28 janvier 1945).

Ma naissance 28 janvier 1945

N.B.: Je ne suis pas si grand que cela à ma naissance. Mais évidemment, pendant la guerre, on n’a pas de photos, et celle-ci semble être ma première pose, faite à Seny, probablement, pendant l’été 1945, vers mes 6 mois.

Je suis né dans les derniers sursauts de la guerre, le 28 janvier 1945, pendant « l’offensive von Runstedt ».

Pour donner une idée de l’ambiance vécue par ma mère enceinte de 8 mois, voici les souvenirs d’un voisin, Paul Thonnard , qui avait 12 ans, et se trouvait dans l’église (à 100 mètres de chez nous) au moment de Noël 1944:

A l’église de Dison, à l’occasion de Noël, ce sont les prières des 40 heures, soit trois jours où le St Sacrement est exposé de 6 heures à 19 heures. Cette année 1944, les trois jours sont du dimanche 24 au mardi 26 Décembre; en tant qu’acolyte, un système de roulement est prévu à l’église et je suis sur la liste de garde pour être de 13 à 14 heures. Au vu de cette heure, je suis seul dans l’église, tout à coup les bruits stridents de la sirène hurlent dans la commune; de cela nous sommes plus ou moins habitués, mais voilà que des mitrailleuses se mettent à crépiter sur la place du Sablon. Ces mitrailleuses sont placées sur les cabines de certains camions. Le bruit et la résonance dans l’église sont indescriptibles. Plusieurs projectiles tomberont à des endroits divers, dont un dans la cité du Husquet. Des avions allemands survolent la région, d’où la réaction directe des soldats. Par la suite nous apprendrons que des avions ennemis ont aussi bombardé la gare de triage de Kinkempois. De toute la guerre, je n’ai jamais eu aussi peur du fait d’être seul dans l’église et de la résonance des bruits extérieurs.

Mais le jour de ma naissance est aussi celui du commencement de la fin de cette offensive et de la guerre:

Après 43 jours, le 28 Janvier 45, les soldats alliés ont complètement retrouvé les positions qu’ils ont quittées le 16 décembre 44. Ils se préparent maintenant pour la phase finale, soit avec les Russes occuper la totalité de l’Allemagne.

Paul Thonnard nous fournit encore un beau commentaire pour les photos de mes « grandes » sœurs et de mon frère aîné qui, trois mois plus tard, fêtent la libération:

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Christine, Edmée, Roselyne Grosjean (cousine), Albert, Madeleine.

Au mois d’avril, à l’occasion des fêtes de Pâques, un joli carrousel pour enfants est arrivé sur la place de l’église. Il sera encore en place le mardi 8 mai, jour officiel de la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie. La joie des Disonais est totale. Pendant plusieurs jours, le fameux carrousel venu pour les enfants, est, chaque fin d’après-midi et jusqu’au soir pris d’assaut par des enfants, des adultes et des soldats qui ne peuvent cacher leur joie. Les cloches de l’église sonnent à toute volée. La fameuse sirène qui tant de fois nous a foutu la frousse, lance pour la dernière fois son fameux signal de  » FIN D’ALERTE  » Les rideaux d’occultation sont enlevés, les fenêtres sont illuminées; les magasins réallument leurs vitrines. Les drapeaux belges sont replacés aux façades. Les trams ont une banderole de drapeaux à leur trolley. Les quelques postes de radio peuvent être ouverts et diffuser musiques et informations. Et dans la semaine qui suit les ampoules de l’éclairage public sont remises en fonction.

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Madeleine, Christine, Roselyne Grosjean (cousine), Edmée, Albert et Miette Grosjean, dans la cour de notre maison. On peut remarquer qu’on n’a même pas eu le temps de retirer l’occultation des fenêtres !

La guerre est finie

Au printemps 1946, avec mon frère et mes sœurs, dans la cour de notre maison de Dison, peut-être à l’occasion de la communion privée de Madeleine.

La jeune fille qui nous porte, Albert (à droite) et moi, est une hollandaise engagée « au pair » pour aider maman dans les tâches familiales. Devant, de gauche à droite: Edmée, Christine et Madeleine.

Jean-Marie est né le 3 août 1947, ce qui nous aide à situer la photo suivante vers le printemps 48 (communion privée de Christine ?):

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À cette époque, il commence à être permis de sourire sur les photos, mais on a oublié de m’en informer (ou bien j’étais très fâché à cause de cette stupide crolle qu’on m’a faite au milieu de la tête).

Déjà l'école maternelle

L’école gardienne, pour commencer, évidemment!

Étions-nous à 30 dans la même classe ? Je ne m’en souviens pas. Je constate que mon frère Albert est ici dans la même classe que moi. Je suis au premier banc de la rangée centrale et Albert au dernier banc de la même rangée.

Autre souvenir d’époque: nous allions à l’école à pied, non accompagnés. Il n’y avait pas de rue à traverser, mais c’était quand même à environ 500 mètres de la maison. Aujourd’hui, nos parents seraient considérés comme des inconscients!

Dès ce moment, j’ai commencé à trouver l’école très ennuyeuse: de longues heures à chanter des chansons idiotes, à jouer à des jeux de filles (faire des rondes), à faire des bricolages de filles (tricot), etc. Notez bien que je ne reproche rien aux filles, bien au contraire, car je n’aurai plus droit à des classes mixtes avant l’université. Je devrai alors subir des jeux et des conversations de garçons (foot et foot et encore foot…).

L’école gardienne était celle des sœurs de Notre-Dame (l’école des filles), rue du Husquet; pour les gardiennes, on entrait par l’arrière, rue des Auris.

École primaire chez les frères Maristes

Çi-dessus, en 5ème; l’instituteur est le frère André. Je suis debout dans rangée du milieu, 3ème à droite (chemise claire).

Çi-dessous, en deuxième: l’instituteur est Monsieur Liemans. Je suis au premier rang, 2ème à droite.

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Principale amélioration par rapport aux gardiennes: c’est à 2 pas de la maison, dans notre rue: il suffit de traverser la rue et de monter quelques dizaines de mètres. C’est l’école des frères Maristes, un bâtiment avant le pont du chemin de fer, et un autre après le pont.

Principal inconvénient: c’est au moins aussi ennuyeux que l’école gardienne!

À la récré: on joue à la puce, à chat perché, aux billes (où les grands arnaquent les petits) ou au foot…

En classe, l’instit répète 3 fois la même chose 3 jours de suite. Quand tu as compris et enregistré dès le début, cela semble long … Et quand il questionne, tu dois lever le doigt en silence; et, bien entendu, il questionne celui qui ne sait pas!

Heureusement, il y a les enterrements!

Heureusement, il y a dans ma classe Pierre Michel, le neveu du Doyen de la paroisse (N.B.: le Doyen, c’est le chef des curés d’un groupe de paroisses). Il habite chez son oncle pendant la semaine, parce que ses parents sont de la campagne (à Wanne, près de Stavelot). Pour le taquiner, on fait semblant de se tromper et on dit qu’il est le fils du doyen. Mais, je n’ai pas intérêt à trop le taquiner, parce que, à chaque enterrement, il doit aller à l’église comme acolyte et il doit recruter un second acolyte. Comme je suis bon élève, l’instit me laisse l’accompagner.

Un enterrement, c’est pas très rigolo, mais c’est quand même mieux qu’une matinée en classe! Même si c’est toujours la même chose. Mais il y a une ambiance particulière: c’est bien autre chose que la messe du dimanche! Il y a la musique macabre du Dies Irae (Jour de Colère) avec ses paroles impressionnantes. C’est d’autant plus impressionnant qu’on ne comprend pas le latin, mais la traduction française se trouve dans le missel (le livre qui vous permet de comprendre la cérémonie).

Il y a les gens vêtus de noir, les femmes en chapeau noir avec un voile transparent devant le visage…

Il y a le sermon du prêtre qu’on connaît par cœur (il n’y a que quelques phrases qui changent en fonction du « client »).

À  la fin de la messe, il y a le folklore de l’absoute, où le curé asperge le cercueil et le public d’eau bénite, puis parfume l’église avec l’encensoir (dans lequel les acolytes ont dû allumer un charbon sur lequel le prêtre verse une cuiller d’encens).

Et cela ce termine avec le chant joyeux et optimiste (mais oui!) du In Paradisum qui contraste si bien avec le Dies Irae du début.

In paradisum deducant te Angeli,

in tuo adventu suscipiant te martyres,

et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem.

Chorus angelorum te suscipiat,

et cum Lazaro quondam paupere

æternam habeas requiem.

Que les Anges te conduisent au paradis,

que les martyrs t’accueillent à ton arrivée,

et t’introduisent dans la Jérusalem du ciel.

Que les Anges, en chœur, te reçoivent,

et que tu jouisses du repos éternel

avec celui qui fut jadis le pauvre Lazare.

Enfin, il y a la promenade jusqu’au cimetière: on se sent important en portant la croix en tête du cortège. C’est un peu long (plus d’un kilomètre) et cela grimpe méchamment (le cimetière se trouve à « Mont-Dison »!), au point que, en hiver, le verglas oblige parfois le corbillard à prendre de l’élan pour monter rapidement. Dans ce cas, le curé monte à côté du chauffeur et les acolytes à côté du cercueil : on frisonne de froid et de frayeur et on rigole pour vaincre sa peur.

De plus, les acolytes reçoivent 2 francs par messe et parfois le veuf ou la veuve nous donne une dringuelle de 5 francs! C’est très rare, mais je suis déjà bien content d’avoir eu ainsi un demi-jour de « congé ».

Parfois même, je dois brosser l’école pour être acolyte à une messe de mariage. C’est souvent le samedi, mais ce n’est pas plus mal, car, en ce temps-là, on avait encore école le samedi matin!

Les devoirs

On est en classe de 8h30 à midi, puis de 13h30 à 15h30. Le jeudi, c’est congé l’après-midi. Je me souviens pas depuis quand ce demi-jour de congé s’est déplacé au mercredi; probablement lorsqu’on a eu également congé le samedi après-midi.

Tous les jours, on a évidemment des devoirs à faire à la maison. Mais il est possible de rester à « l’étude » pour les devoirs de 15h30 à 16h30 sous la surveillance d’un instit « volontaire » (chaque enfant paie pour cela 1 franc par jour). Bien entendu, en 1/4 d’heure, j’ai terminé mes devoirs et étudié mes leçons mais il n’est pas permis de quitter avant la fin. On a intérêt à prévoir un livre pour s’occuper!

Quelques détails « rétro »

Le cache-poussière

Il était obligatoire de porter en classe un tablier « cache-poussière »: c’était notre uniforme scolaire, en quelque sorte.

L’ardoise et la touche

En première année, on écrivait sur une ardoise. On avait le choix entre la « vraie » ardoise en pierre (une feuille de schiste) dans un cadre en bois et la « bête » ardoise en carton. La première était plus chic, mais risquait de se fendre en cas de chute; l’autre devenait grise et peu lisible après quelques usages. On pouvait écrire avec une « vraie » « touche », en pierre, mais fragile également, ou bien avec une « touche-crayon ». Nous devions aussi avoir une petite boîte hermétique contenant une éponge humide pour effacer. Pour faire une petite correction, on mouillait son doigt avec sa salive, et cela servait de gomme. On peut encore en trouver

L’ardoise servait pour les brouillons en première et deuxième année. Ensuite on pouvait utiliser un « cahier de brouillon » (un gros cahier de 100 pages de papier grisâtre) dans lequel on écrivait au crayon.

Pour les exercices officiels, on utilisait un « cahier de devoirs » pour les travaux à domicile, et pour les contrôles et examens faits en classe, on avait une « farde » (en fait, un cahier dont les feuilles n’étaient pas agraphées) dont on sortait une double page. Mais l’usage du stylo à bille était strictement interdit (le Bic Cristal venait juste d’être commercialisé en 1950). Quant au stylo réservoir, ce n’est qu’en secondaire qu’on pouvait (devait) l’utiliser (ce qui en faisait un cadeau de choix pour les communions solennelles).

Le porte-plume

Bref, on écrivait au porte-plume (un manche en bois dans lequel se fixait une plume en métal) avec de l’encre bleue. Dans chaque « banc » (c’est ainsi qu’on appelait notre bureau d’écolier à deux places), il y avait un trou où se plaçait l’encrier. La principale difficulté consistait à tremper la plume dans l’encrier et à l’égoutter juste assez pour qu’elle garde suffisamment d’encre pour écrire quelques mots, mais pas trop, au risque de laisser tomber une goutte sur le papier, ce qui faisait un vilain « pâté » (une tache) qu’il était malaisé de gommer sans trouer le papier.

Autre difficulté: utiliser à bon escient d’indispensable « buvard ». En déplaçant son bras vers l’encrier pour reprendre de l’encre, il y avait grand risque que la manche vienne glisser sur les mots à peine écrits et étale l’encre fraîche. Il fallait donc acquérir de réflexe du buvard : éponger soigneusement la ligne qu’on vient d’écrire.

Le poêle à charbon

Le chauffage central était encore très rare à cette époque. Nous avions donc dans chaque classe un gros poêle à charbon (voir ci-dessus la photo de l’école gardienne) et nous devions à tour de rôle aller à deux remplir le seau à charbon dans la cave.

Les bons points…

Quand on était bien sage, quand on répondait bien à une question difficile… on recevait un ticket sur lequel était imprimé « 1 BON POINT« . Quand on avait 10 bons points, on pouvait les échanger contre… une image pieuse. Vous imaginez bien que cela ne pouvait marcher qu’en première année.

… et les punitions

Puisque les bons points ne marchaient plus, ils devaient bien trouver autre chose.

« Vous m’écrirez 20 fois : Je ne dois pas parler en classe ! ». Celle-là, je l’ai entendue souvent… et cela pouvait monter jusqu’à 100!

Parfois, les plus faibles (intellectuellement) étaient menacés d’un bonnet d’âne, mais cela n’a jamais dépassé le stade de la menace. Mais d’autres sanctions humiliantes étaient fréquentes: aller dans le coin (dos à la classe) pendant un quart d’heure, ou à genoux sur le bord de l’estrade. Parfois même, à l’humiliation s’ajoutait un châtiment corporel: à genoux sur une règle, ou encore des coups de latte sur le bout des doigts. Je n’ai jamais dû le subir personnellement, mais le simple spectacle suffisait pour m’assagir!  Précisons que je n’ai connu qu’un seul instituteur recourant à de telles violences.

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